Chapitre 10.

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DIX.

Clara

Vous êtes si jolies quand vous passez le soir à l'angle de ma rue 

Parfumées et fleuries avec un ruban noir, toute de bleu vêtues 

Quand je vous vois passer,
J'imagine parfois des choses insensées

Maxime Leforestier.

Ce matin était important. 

Le matin du jour ou Cyril viendrait la voir dans son magasin. 

La boutique n'ouvrait qu'à onze heures trente, elle avait tout le temps de se préparer. Elle n'avait pas l'intention de se mettre trop en frais, mais tenait tout de même à paraitre à son avantage. Elle choisit des sous-vêtements ordinaires, sans oser s'avouer qu'ainsi elle s'offrait une garantie contre une éventuelle envie de se laisser trop aller et de coucher dès le premier soir. De tels dessous, tout sauf érotiques, ne se montraient pas.

 Elle mit des collants, dont elle détestait l'aspect mais qui étaient si pratiques, au lieu des bas qu'elle affectionnait tant, mais dont la charge érotique était bien trop forte. La seule évocation du bruit soyeux à chaque croisement de jambes lui mettait la tête à l'envers.

 La couche supérieure, celle qui serait visible à Cyril, était plus aventureuse; elle enfila sa belle robe plissée Issey Miyaké et enfila ses plus hauts escarpins. Elle ne détestait pas sa petite taille, mais aimait la courbure que ces perchoirs provoquaient dans ses reins.

Elle songea qu'il y avait bien des années n'elle ne s'était pas habillée pour un homme. Déshabillée, oui, mais habillée, non. Ce strip-tease à l'envers lui sembla infiniment plus excitant. Comme tous les préliminaires, de façon générale. 

Passer des heures à s'habiller dans l'espoir que ses vêtements lui soient enlevés le plus vite possible, c'était déjà l'attente du plaisir.

Elle se maquilla ensuite légèrement et passa un coup de vernis sur ses ongles, de l'incolore, car elle ne tenait pas à attirer l'attention sur ses mains; lors de sa dernière expérience amoureuse, elle s'était fait tatouer l'annulaire gauche d'un idéogramme hindou, symbole d'alliance. Même si elle continuait à le trouver beau aujourd'hui, elle n'aimait pas qu'on lui posât la question de sa signification. 

La relation avait duré deux ans, la première année fut acceptable et la deuxième une lente extinction. 

Elle se sentait maintenant disponible pour envisager une nouvelle aventure. Elle sentait que sa réussite professionnelle lui avait donné une assurance, une maturité qu'elle n'avait pas auparavant, et que cela la rendait plus ouverte, moins vulnérable pour affronter des rencontres sérieuses. 

Pourtant, elle ne pouvait pas encore s'empêcher de penser qu'il faudrait bien du courage à un homme pour la supporter, idée qu'elle tenta vainement de chasser. Certes, elle avait des défauts, comme tout le monde, le principal étant qu'elle tenait absolument à sa liberté. Liberté de chanter ou de jouer de la musique quand bon lui semble, liberté de manger à n'importe quelle heure... Existait-il un homme capable de supporter cela? 

Mais elle avait besoin de tomber amoureuse, besoin d'une aventure qui la bouscule, qui la mette en péril, qui la fasse vivre. Quelque chose de fort et de chaud, comme un café qui vous brûle de l'intérieur et vous réveille, tout en se méfiant de ce désir même dont elle connaissait le danger et les effets dévastateurs. Comme toujours, choisir entre le chemin le plus sûr, celui qu'empruntait le plus grand nombre, celui qui mènait à la plage surveillée mais bondée, ou bien la petite sente sauvage mais dangereuse qui vous mènera -peut-être- à la jolie crique sauvage où vos empreintes de pas seront les seules à chasser les oiseaux. «Choisir, c'est renoncer» disait sa mère autrefois.

Choisir, elle l'avait longtemps refusé.

Elle s'y sentait prête aujourd'hui.

Elle avait acquis suffisamment d'expérience, de matière, de poids. Elle ne s'envolerait pas à la première brise. 

Elle était solide.

Il lui restait un peu de temps avant de se mettre en route. Pour chasser son stress, elle s'installa au piano, laissant ses mains courir au hasard sur le clavier. Attendant qu'il en sorte quelque chose, une pâte. Et travailler cette pâte, lui donner forme. La cuire à four doux. Penser à la garnir; des fruits, des pommes et des poires bien mûres. Un flan pour tout unir. 

La musique et la cuisine ont beaucoup à voir. Clara cuisinait, travaillait, inventait ses gâteaux, ses glaces, en musique, toujours. Vivaldi pour la Vanille, Muddy Waters pour le chocolat... Elle travaillait en rythme: jamais un coup de couteau dans un fruit, jamais le bruit du fouet ne devait briser l'harmonie de la mélodie. C'était un grand opéra, la cuisine: musique et  gestes devaient se répondre, se compléter. Alors seulement elle pouvait se fier à la fois à ses mains  et à son imagination, à son goût et à son odorat. C'était un travail de tous les sens, une recherche mystique, une route vers la perfection. 

Il fallait mettre en appétit tous les organes du futur mangeur, le titiller, l'émoustiller, comme dans une mise en scène érotique.

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