Chapitre 4.

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QUATRE.

Servane.

Dans son regard absent
Et son iris absinthe
Quand crachent les enceintes De la sono lançant

Accord de quartes et de quintes Tandis que Marilou s'esquinte La santé s'éreinte
A s'envoyer en l'air...

Serge Gainsbourg.

Quinze ans, la trompette, toujours. Juste un tube qui prolongeait la bouche. Un porte-voix. L’harmonica, c’était une lame métallique qui vibrait avec le souffle. La trompette, rien. L’embouchure n’était qu’un creux, exactement semblable à l’empreinte en négatif du téton de votre mère. On y soufflait le vent qui devenait lait musical, pour nourrir vos oreilles. La perce, le grain, la cuvette, il fallait trouver l’embouchure dont les dimensions convenaient à votre bouche, il fallait que le contact s’apparente à un baiser.

C’était très douloureux, au début, il fallait se muscler les lèvres. 

Mais après tout, l’adolescence, cela n’était qu’une musculation. C’était pour cela qu’on en souffrait tant. Les épaules s’élargissaient. Les seins poussaient. Douloureusement. C’est quoi ces trucs? C’est joli, oui, mais quelle souffrance. Tout ça pour nourrir ses futurs enfants; voilà quel était le but de sa vie, la cruelle raison de son existence, engendrer. Elle aurait aimé pouvoir refuser cet honneur. Rester comme les mecs. Porter les enfants, quelle punition pour les filles ! Pour cette raison on les contraignait à la fidélité; Monsieur voulait être sûr de la provenance, voyez-vous. Il ne voulait pas transmettre ses biens au fils du plombier. Des milliers d’années que les femmes ont été conditionnées à croire en la majesté de la fonction pondeuse pour les empêcher de coucher. Les mecs ils font ce qu’ils veulent, plus ils séduisent et plus on les admire. Une salope, ça n’a pas du tout la même grandeur qu’un salaud; même l’orthographe change.

La trompette, le matin au réveil; la trompette bouchée, celle qui murmure. La trompette le soir, celle qui crie, quand l’immeuble est encore vide. Entre temps, ses deux chatons, Patience et Précision, ses compagnons de jeu, ses enfants, ses confidents. Elle savait depuis peu qu’en anglais, confidence signifiait confiance.

-Pourquoi les as-tu nommés ainsi, lui avait demandé sa mère?

Elle n’avait  su que répondre... Nomme-t-on les chats? Il lui semblait que non, que les chats eux-mêmes lui avaient révélé leurs noms, un soir, par cette petite voix intérieure qui se montrait de plus en plus insistante, d’ailleurs.

La trompette dérangeait les chats. Lorsqu’elle en jouait, elle pouvait voir leurs oreilles se dresser, puis trembloter comme dans le frisson d’un corps plongé dans une mer trop froide. Alors leurs yeux fermés (encore en train de dormir, évidemment, les chats sont d’une inefficacité notoire) se plissaient de dégoût. 

Les chats ont habituellement un jugement esthétique très sûr, sauf pour deux choses; la musique, qui leur est inaccessible, et l’eau.

Lorsqu’elle s’enfermait dans la salle de bain, ils restaient à l’écart, et on pouvait lire dans leurs yeux un étonnement certain, mêlé de déception. Que leur Maitresse aimât à ce point l’eau leur paraissait une faute de goût quasi-impardonnable.

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