Chapitre 2.

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DEUX

Céline.

Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny Je ne suis pas une mouche... zoum! Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny Moi j'aime l'amour qui fait boum!

Boris Vian.

Pour se rendre de Paris à Créteil, il faut  emprunter l’autoroute, ce qui n’est pas toujours désagréable : à cette petite heure du matin, la route est dégagée dans ce sens-là et la moto peut vous montrer un bref échantillon de sa puissance. Dès la sortie, Céline passe  devant l’horrible hôpital Henri Mondor, immense barre dont elle ne peut s’empêcher d’imaginer, derrière les innombrables fenêtres, les milliers de corps en souffrance. Le bâtiment est blanc, et l’Architecte de l’époque a cru bon de l’agrémenter d’une immense croix bleue.

Un peu plus loin le paysage change du tout au tout: elle pénètre alors dans la ville ancienne. En descendant sur sa gauche, elle est  surprise de découvrir un endroit des plus charmants, un bras de la Marne aux allures de campagne à-demi sauvage.

Le paysage redevient vite, après ce bref intermède, plus habituel pour une banlieue qui se respecte: usines, entrepôts, quais de chargement...

C’est ici qu’elle a rendez-vous.

Journaliste spécialisée dans l’étude de l’évolution des pratiques sexuelles, elle prépare un article sur le BDSM, et son ami policier Philippe l’a mise sur ce coup. C’est un grand amateur d’Art en général et de photographie en particulier, et Céline a immédiatement été séduite par l’exposition de photos ramenées du Japon par cet artiste passionné par l’esthétisme des corps de femmes ligotés dans un jeu érotique.

Quand elle découvre la scène du crime, Céline ressent tout de suite ce petit frisson particulier qui l’assaille  quand quelque chose ne colle pas. L’ensemble est trop parfait, trop évident. Le vieux hangar à l’allure désaffectée qui cache un donjon tout équipé; croix de Saint-André, cages diverses dont certaines sont suspendues au-dessus du sol, le râtelier de cravaches et de fouets, tout semble avoir été disposé là il y a peu de temps. Impossible de définir précisément ce qui lui donne cette impression, mais plus elle regarde la scène et plus cette certitude s’impose à elle. 

La banlieue glauque dans le petit matin d’hiver. 

Assez beau décor, pourtant, le hangar désaffecté de la SNCF: cela sent le fer, la graisse, partout des machines énormes, des palans, des pièces de trains. Des poteaux métalliques rivetés, des fermes à la Polonceau, des chaines et des treuils partout... 

Un vrai décor de film. 

Le tout à l’abandon.

Des tirages en noir et blanc, de grand format, sont suspendus au décor. Deux jeunes femmes asiatiques en tenues de geishas sont attachées dans diverses positions, parfois suspendues à de savants portiques de bambou.

Et puis les deux corps suspendus, des vrais ceux-là, mais tout ce qu’il y a de plus morts.

Céline ne peut refréner un frisson en observant la perfection du corps de l’une des deux jeunes femmes dont les avant-bras portaient de nombreuses traces de scarification. Pauvre fille, songe-t-elle. Elle savait le poids d’une telle beauté, son influence dans la vie de tous les jours, les regards libidineux qu’elle engendrait. Les cheveux noirs, les yeux bleus marine, le petit nez en trompette, les pommettes saillantes, la petite bouche charnue, son visage était également parfait. Une adepte du look gothique, de multiples tatouages; un jeune corps qui exsudait la souffrance intérieure, la difficulté de vivre, à se coltiner une apparence si sexuellement connotée.

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