Chapitre Un.

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UN

Servane.

Je veux que ma mort soit banale Je me suis bien marré, salut
Je m'éteins comme une étoile Mais surtout pas d'hôpital

Ou bien je veux les jupes de ma mère

Le jour des odeurs d'éther Le jour des odeurs d'éther

Michel Jonasz.

Elle avait été un enfant malingre et chétif. Presque rachitique, selon le bon docteur Dobrowolski, que l’on surnommait plus simplement “Dobro”. A neuf ans, cela n’entravait en rien son énergie débordante, son enthousiasme juvénile pour toute nouveauté, tout apprentissage. 

Neuf ans, l’âge de raison lui disait-on alors.

Alors que les enfants de son âge jouaient ensemble, elle était toujours seule. Pas par choix, mais parce que ses parents lui interdisaient de sortir de la maison. Trop de dangers, trop de tentations, trop de risques pour elle.

On ne conçoit l’intérêt de la solitude et de l’ennui que plus tard, beaucoup plus tard; quand on est enfant, il y a trop de choses à découvrir, trop de choses à échanger. 

Le silence n’apportait alors rien, rien de plus que le vide. 

Et le vide lui était insupportable. 

 Sans doute avait-elle  juste voulu faire du bruit, au début,  parler tout haut, comme pour se rassurer, meubler sa solitude... Mais c’était une expérience étrange que d’écouter sa propre voix, de jouer avec elle, d’en modifier la tessiture, de l’entendre à nouveau après qu’elle ait rebondi contre les murs nus de la chambre. C’était un pouvoir, aussi, la voix, les mots, ceux des parents quand ils ordonnaient, ceux terrifiants de la maîtresse quand elle interrogeait. 

Plus tard vinrent ses propres sons, d’abord secrets, intimes, à travers l’exploration de toutes les possibilités de ses cordes vocales; elle jouissait de la compagnie de sa voix et de sa puissance quand elle s’installait tout contre un angle de la pièce. 

Elle avait trouvé son refuge dans le chant.  Elle  adorait chanter, seule, sûre de n’être entendue que d’elle-même. Elle se sentait alors exister, en liberté. 

Mais cette voix comportait aussi son lot d’interrogations; d’où provenait-elle au juste? Pourquoi était-elle si différente de celle qu’elle utilisait pour parler, pourquoi était-elle plus aigüe, plus forte, bien plus belle aussi...

Evidemment il y avait à l’école des cours de chant. Une dame venait, accompagnée de son inénarrable  “guide-chant”, un diapason un peu sophistiqué, qui donnait la note juste pour toute la classe. Elle aimait assez l’idée que l’on s’accorde, quand on était toute une classe, mais l’instrument évoquait malheureusement tout sauf l’univers de la musique. D’un métal gris mat et rugueux, orné d’une sorte de manche en acier terminé par une boule de bakélite rouge, on n’en pouvait jouer que d’une seule main, l’autre s’activant à faire monter et descendre la boule  de la manette d’alimentation en air. Dans sa froideur technique, l’instrument lui semblait davantage évoquer l’univers chirurgical.

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