VI - L'Auteur de bestsellers inachevés

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[PARIS]


Je remonte mon pantalon et rabats le capot de l'ordinateur. J'enfonce mon dos dans le fauteuil et mon visage dans les mains. L'exaltation première provoquée par les possibilités infinies entrevues par la libération de mon obsession chronophage a laissé place à un vide sidérant. J'ai tenté la télé, la console, les livres... tout ce que je me reproche de ne plus faire depuis des années. Rien ne retient mon attention. Seule la déambulation de profils Tumblr en profils Tumblr a occupé mon attention quelques minutes. Je ressens maintenant une vacuité absolue.

On m'a infligé une semaine d'arrêt de travail... Comment occuper tout ce temps ? Sept jours. Cent soixante-huit heures. (J'ai compté.) J'ai l'impression d'étouffer d'un trop-plein d'air.

J'ai envisagé un instant de travailler en sous-marin, mais quand j'ai ouvert ma boîte mail pro, j'ai plongé dans un désespoir abyssal. Les messages urgents envoyés par ma responsable m'ont fait prendre conscience de l'ineptie de mon métier. Créer des tempêtes sur Facebook pour vendre du vent... comment cela pourrait-il donner un sens à ma vie ?

À la base, je devais rester trois mois dans cette boîte. Ça va faire sept ans. J'étais alors en train de donner un dernier coup de pinceau à mon comics armoricain au parfum de crêpes Suzette. Le monde venait à peine de contracter la fièvre des superhéros. J'étais persuadé d'être assis sur un puits de pétrole. Le contrat que m'a présenté ma responsable à l'époque m'a paru être une solution parfaite pour tenir jusqu'à la parution. Bien sûr, elle n'a jamais eu lieu.

Je plonge le regard à travers la fenêtre. Les tours de la porte de La Chapelle s'élancent sous mes yeux. Ce n'est pas moi qui ai voulu emménager à Paris. Depuis ma province natale, les autochtones y étaient pour moi des sauvages qui s'agressent à chaque coin de rue. Chaque reportage tardif à la télé me le confirmait. Mais Arthur étouffait à Salon. Il avait besoin de disparaître dans la foule parisienne. Un de ses amis, prévoyant de rejoindre Amsterdam, quittait son deux-pièces dans le dix-huitième. C'était une opportunité à saisir ! Je me suis laissé convaincre quand Arthur a évoqué le bureau pour écrire et Saint-Germain-des-Prés. Quel meilleur endroit que le cœur littéraire de la France pour devenir écrivain ? Quand ma mère a exprimé sa désapprobation, je me suis empressé de remplir une valise et d'acheter un billet de train.

Sous mes yeux, des gens pressés courent derrière leur tram. D'autres se compriment sous l'Abribus. J'ai régulièrement envie de fuir Paris, quand arrive la saturation de cette vie de confinements : appart, métro, boulot, restos, appart... Une vie entre quatre cloisons relève d'une véritable incarcération. Arthur refuse toujours. Que ferions-nous en province, loin des cruising-bars, saunas et zones de drague ? Je suis juste entraîné dans le courant infernal du quotidien... Ce qu'il me faut, c'est disjoncter. Alors nous prenons le chemin du Louvre, nous nous glissons derrière les façades opaques du Marais et nous enfermons notre fatigue dans le casier du vestiaire.

Ma mère a raison, ma vie est un enfer. Se brûler les ailes, aller aux Chandelles, se brûler les ailes, aller aux Chandelles... Arrive souvent le lundi avec cette sensation de dysfonctionnement dans le ventre quand mes collègues évoquent leurs expos, leurs sorties en famille et que je bafouille un « je suis sorti dans un bar » pour éviter un honteux « je me suis pendu à un sling ». Ce n'est pas la vie dont je rêvais.

Je joue avec l'alliance autour de mon doigt. J'ai trente ans et je suis déjà marié... Ça pourrait être romantique si j'avais rencontré Arthur par hasard dans une fête de Noël après des années de désespérant célibat, s'il avait été mon meilleur ami qui m'avait fait sa déclaration après avoir pris conscience de son amour pour moi après mon mariage... mais rien de tout ça. J'étais juste le seul autre homo du lycée. Alors comme il m'aimait et que ça se passait bien... nous avons enchaîné les étapes : présentation des parents, premier appartement, mariage, adoption du chien... Puis à un moment notre couple a vrillé, je ne sais même plus comment. Plan à trois, à quatre, saunas, partouzes... pour finir dans cette routine perverse.

Nous sommes restés ensemble. Nous avons passé les caps, surmonté les tsunamis, toujours à bord de la même barque. Par amour ? Par habitude ? Par peur de ce que l'on pourrait perdre ?

Je déporte ma carcasse dans la cuisine. J'agrippe la poignée du frigo recouvert de magnets : « Agis comme si le succès était inévitable », « Quand tu es perdu, ne bouge pas : c'est le meilleur moyen pour t'égarer davantage »...

Ma vie est un train qui fonce à trois cents à l'heure. Je n'ai jamais pris le temps de faire un point sur les paysages que je franchissais, d'envisager un éventuel déraillement ou de me dire que je n'arriverais pas à destination. Et aujourd'hui, je suis à l'arrêt. Littéralement. Suis-je vraiment là où je dois être ?

Je sens la panique monter. J'écrase le plat de la main sur la porte du réfrigérateur. L'autre se plaque sur mon torse. Ma respiration est encore encombrée. Ma montre vibre.

RYTHME CARDIAQUE

Vous faites une crise cardiaque. Encore.

Je retire la montre de mon poignet et la jette par terre, comme s'il s'agissait d'un serpent venimeux.

Je ne peux pas continuer comme ça. Je ne peux juste pas continuer comme ça. Où que mon regard se pose, je fais face à l'accumulation des échecs et des décisions que je n'ai pas prises dans ma vie. Cette platine n'est qu'un putain de cliché d'hipsters, ce chien le produit d'une convention sociale, cette bibliothèque le reflet de ce que je ne suis pas...

« Quand tu es perdu, ne bouge pas, c'est le meilleur moyen pour s'égarer davantage. » Connerie ! Si tu ne bouges pas, tu n'avances pas. Et je n'ai jamais avancé. Je suis le même imbécile qu'à dix-sept ans. Les mêmes idées fixes, le même entourage, le même travail inutile et les mêmes interrogations. Y arriverais-je ? Pourquoi fais-je ce que je fais ? Non, je ne peux pas rester immobile au milieu de la forêt. Personne ne viendra me chercher ! Et quand bien même, il m'emmènerait là où je ne dois pas aller...

Je cours dans ma chambre. Je vide la commode dans une valise. J'attrape mon portable et claque la porte derrière moi. Je me retrouve hors d'haleine sur le palier. J'essaie de reprendre mon souffle. Non, je ne peux pas partir comme ça...

Je rentre. Le chien revient vers moi au ralenti. Mes yeux examinent l'appartement. Les mouchoirs en boule à côté de l'ordinateur, les photos d'Arthur et moi qui vieillissons, ces messages d'espoir sur le frigo, cette vie qui s'étale sur chaque centimètre carré m'angoissent soudain. M'étouffe.

Je ne peux pas rester. Je ne peux pas non plus partir comme ça. Je retourne l'arrêt de travail sur la table basse et écris trois mots.

Ne t'inquiète pas.

Le chien se fige à côté de moi. À mon regard, il se laisse tomber sur le ventre. Ses deux oreilles basculent en arrière. Il pose le menton sur ses deux pattes avant. Ses tristes yeux se fixent sur moi.

J'inspire une bouffée d'air et ajuste une dernière phrase.

Je t'aime.

Dans une impulsion, je retire l'alliance et la pose dessus. J'avale un antidépresseur. Je fourre l'ordonnance et la boîte dans ma poche. Et sans un regard pour le chien, je claque à nouveau la porte derrière moi.

Tuer le bon gayLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant