Épisode 7

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7. Étretat, Normandie
Musique : Welcome Home – Radical Face


La route défile, la voiture fonce à travers la nuit. À l'arrière, Lyes lit les panneaux et se sent impuissant. Mais impuissant à quoi ? À faire demi-tour ? À remonter le temps ? S'il le pouvait, jusqu'à quand remonterait-il, quel événement changerait-il ?

Pas besoin de chercher longtemps. La date est gravée au fer rouge en eux, comme pour souligner ce qui manque désormais dans leur vie. Un membre fantôme qui fait mal, tout le temps, qui se manifeste en permanence, qui appelle tout un chacun à lui lorsqu'on s'y attend le moins. Même plus la possibilité de rire ou de s'amuser sans la culpabilité de respirer, alors que leur ami a disparu dans un trou noir, figé à jamais dans sa tristesse. C'est comme ça que Lyes imagine Lucas : un mannequin de cire au corps fracassé, prisonnier d'un cercueil de verre parcouru de fêlures.

Il refuse toujours d'y penser. Et ça marche, la plupart du temps. Lyes s'est consacré à l'obtention de son bac l'année précédente – qu'il a obtenu avec mention –, puis il a travaillé tout l'été pour mettre de l'argent de côté, se payer le permis de conduire et une voiture. Déjà, il organisait ce voyage dans sa tête, en planifiait les étapes, imaginait la rencontre à la fin, les retrouvailles avec l'esprit de Lucas qui l'attendrait dans la maison de vacances de ses parents.

Lucas traitait Lyes d'éternel rêveur, jusqu'à ce que ce dernier lui réponde, un jour, par la citation qu'il préfère de l'un de ses livres favoris : « Je ne vois pas ce qu'il y a de mal à être un rêveur ». Il s'attendait à ce que son ami se moque de lui ; en réalité, Lucas a souri, et acquiescé en silence avant de dire simplement :

— Non, c'est vrai. Je veux que l'on continue de rêver tous ensemble. Je veux que vous soyez tous là pour mes vingt ans. On fera ce road-trip, on formera les étoiles de notre constellation.

Le rêve, malheureusement, a fini par se transformer en cauchemar, à l'image de cette nuit sinistre qu'ils traversent au milieu de nulle part, alors qu'ils doivent rentrer chez eux pendant qu'une maladie menace de tous les anéantir.

— Dix kilomètres avant Rouen, annonce Kathia.

Lyes sort de sa réflexion, se maudissant de laisser ces pensées dériver toutes seules, comme attirées vers Lucas et son fantôme.

À l'avant, Pierre demeure concentré ; dans le rétroviseur, Lyes aperçoit l'air sérieux qu'il ne prend jamais d'ordinaire, sauf quand il conduit. Kathia, elle, consulte son téléphone à intervalle régulier, craignant sans doute qu'ils s'égarent. Plusieurs fois déjà, des véhicules militaires les dépassent sur la route déserte, sans jamais s'arrêter, alors la jeune fille tient à ce qu'ils ne dévient pas du chemin.

— On l'a loupé pour de bon, n'est-ce pas ? demande soudain Julien.

Il fixe le vide devant lui sans le voir, comme perdu. Pauvre gamin en proie à un deuil qui n'en finit pas, suspendu à la perspective de ce rendez-vous plein de promesse. Lyes s'en veut terriblement de les avoir embarqués là-dedans.

— C'est possible, répond ce dernier à contrecœur.

— Est-ce qu'il pourrait quand même venir nous retrouver ? Ailleurs, plus tard ?

— Je ne sais pas. On ne peut jamais savoir.

Julien baisse la tête, les yeux rivés sur son téléphone. Le fond d'écran de l'appareil est un cliché de lui et de Lucas, souriant tous les deux sous un radieux soleil d'automne. La dernière photo qu'on a prise de lui.

Quand le soleil s'éteintWhere stories live. Discover now