Chapitre 2

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15 février 2014 - Minuit

Je me tourne une nouvelle fois dans le lit. Lentement. Et, pour être exacte, le plus doucement possible. Peur de réveiller Antoine. Raté. Il grogne. Je sais que je l'embête. Depuis que nous avons éteint les lumières, impossible de trouver le sommeil. Je suis quelqu'un d'un peu bizarre, mais pour arriver à m'endormir je dois me tourner et retourner sans arrêt d'un côté et d'autre. Je passe ainsi sur le dos, sur le ventre, à droite, à gauche, successivement et plusieurs fois. Je souris intérieurement. Je ne sais jamais quelle est la position qui va enfin me permettre de sombrer. Ce soir, aucune ne me semble satisfaisante. Je n'ose plus remuer, à peine respirer. Pourquoi est-ce que je ne dors pas ? Au fond, je le sais... il y a tous ces projets qui se bousculent dans mon esprit, l'excitation et la peur, et puis la perspective de ce qui m'attend demain matin. La crainte que, soudain, tout s'écroule. Non, j'exagère. Tout ne s'effondrera pas. Mais tout pourrait être remis en question ou au moins repoussé à cause de... à cause de ce que je ne m'autorise pas à formuler. Je ne veux pas de grain de sable pour contrecarrer mes plans. Je désire m'élancer vers l'avenir avec l'enthousiasme qui me caractérise quand je suis passionnée. J'ai des rêves à réaliser ! J'en ai même plein la tête et j'y crois ce soir.
J'écoute la respiration régulière d'Antoine, les yeux ouverts sur les ombres familières de ma chambre. La bibliothèque à droite, mon armoire à gauche. Si seulement j'avais un peu de poudre magique de sommeil. Je ris sans bruit. Pas la moindre sensation de fatigue dans mon corps. Je me concentre. J'essaie une petite technique de détente en passant en revue chacune des parties de mon corps pour les décrisper puis je laisse mes pensées vagabonder au hasard, décousues et farfelues. Rien n'y fait. Le sommeil me fuit et je ressens une envie irrésistible de bouger à nouveau. Las, je repousse la couverture et je me lève. Le froid attrape mes épaules et glisse sur mon ventre nu. Je souris en repensant au long câlin tendre auquel j'ai eu droit juste un peu plus tôt.

- Tu es tellement belle !
Une des phrases d'Antoine. Il me le répète si souvent que j'ai fini par le croire. Je lui jette un coup d'oeil plein d'amour. J'ai de la chance de l'avoir dans ma vie depuis si longtemps. Vraiment. J'enfile une culotte et une nuisette légère et je m'enroule dans un long châle. Mes pieds serrés dans des pantoufles, je traverse le couloir. Aucun bruit derrière la porte de la chambre de mes filles. Carole, notre nounou d'un soir m'a assuré qu'elles avaient été sages. J'aime recevoir des compliments sur le comportement de mes enfants. Avec mes princesses, ça arrive très souvent et j'en suis fière.
J'arrive dans la pièce à vivre. Je n'ai aucune idée de ce que je fais là à bientôt minuit. Je m'accoude à la table qui sépare la cuisine du salon. Tout est noir, les volets sont fermés. Seule la lumière rouge de l'heure affichée sur le four émet un petit rayonnement. L'air sent la mandarine. Je repère le fruit à moitié épluché près de la cafetière. Mes doigts l'attrapent et voilà que je grignote sans réelle faim, simplement parce que je suis un peu perdue, seule dans le silence et la nuit. Je repense au repas japonais. Aux sushis que j'adore. Et, bien entendu, à la conversation avec Antoine. J'ai presque envie de bondir vers mon ordinateur et de commencer tout de suite à noter des idées pour développer mon entreprise. Je me retiens. Je ne peux décemment pas m'y mettre à cette heure. Je m'en veux un peu. Demain matin, les filles se lèveront tôt, comme d'habitude, et il me faudra être en forme pour m'en occuper. À bientôt cinq ans et presque deux ans elles sont encore trop petites pour se passer de moi longtemps.
- Mes petites puces...
Le murmure résonne dans la nuit. Je les aime tellement elles aussi ! Même si parfois j'ai hâte qu'elles grandissent un peu et me laissent plus de temps pour mes projets personnels.
« - Il y a la crèche et l'école, me rappelle mon esprit, tu devrais t'en sortir et arriver à faire ce que vous avez décidé, Antoine et toi. »
Un frisson me surprend. Je me demande si je vais réellement arriver à dépasser mes peurs et à me lancer. Au fond, je sais que oui. Il me faut juste oser faire le premier pas.
Mon regard retombe sur mon ordinateur posé sur le secrétaire. Juste à côté des baies vitrées qui donnent sur l'extérieur. Quand je travaille, j'ai besoin de regarder dehors. De voir le ciel. Ou la neige qui tombe. Et l'arbre de notre petit jardin. Cet après-midi, je n'ai pas fait grand-chose. Un samedi avec les filles n'est pas propice au travail. Mais hier, j'ai bien avancé sur le roman que je suis en train d'écrire.
Je tends la main et je cherche un peu à tâtons la bougie qui trône toujours à côté de mes plaques à induction. Elle est à sa place. Les allumettes se trouvent dans le placard au-dessus, hors de portée des enfants. J'en gratte une et allume la bougie. J'aime tellement la lumière chaude qu'elle dégage ! La flamme tremble sous des courants d'air invisibles. J'enroule un peu plus le châle autour de mes épaules. Et le fil de mes pensées me ramène à ce roman qui avance petit à petit. Un monde imaginaire tout droit sorti de ma créativité. Une quête. Des personnages que j'apprécie, d'autres qui m'agacent. Des paysages à couper le souffle. Je suis passionnée d'écriture depuis que je suis enfant. J'ai écrit déjà des dizaines de romans. Cependant, à trente ans, je n'ai jamais vraiment pris le temps de publier la moindre oeuvre.
- C'est le bon moment, m'a encouragée Antoine tout à l'heure. Si tu le fais en même temps que ton travail sur le blog. Ça va cartonner j'en suis certain !
Le blog... la suite prévisible de ma passion. Je donne des conseils d'écriture depuis quelques années, gratuitement. L'heure est venue de passer à la vitesse supérieure. Nous avons décidé avec Antoine que j'allais lancer mes premières formations payantes. Certainement sous forme audio.
- Ça serait bien aussi que tu commences une chaîne YouTube, m'a conseillé mon homme, passionné par tout ce qui est business en ligne.
Je frémis. J'adore écrire. Je crois être douée pour ça. Mais pour ce qui est de m'exprimer à l'oral, c'est bien plus compliqué. Un véritable défi. Je ne sais pas vraiment comment je vais arriver à dépasser mes appréhensions, même si j'en ai envie, vraiment. Pour me prouver des choses à moi-même d'abord. J'aime les défis. Et puis pour être libre. À la base j'ai une formation de professeur des écoles. Petite, je rêvais d'enseigner, un peu à la manière de Laura dans la Petite maison dans la prairie. Pourtant, le concours en poche, je me suis rendu compte tout de suite que je n'étais pas faite pour ça. C'est fou comme on peut se tromper de voie. Je ne suis pas la femme rangée que j'ai supposé être. Je bouillonne d'envie de créer, de m'exprimer autrement, de partager avec d'autres. Et, bien trop souvent, j'ai dû faire de la discipline dans les classes et me plier à une routine qui me tuait petit à petit. J'ai profité de mes grossesses successives pour me sauver. J'ai cru un moment que je m'accomplirai mieux dans la vie de maman au foyer. Je me suis plongée avec bonheur dans le train-train quotidien avant de réaliser que non, cela non plus ne me correspondait pas. Alors, sur les conseils d'Antoine, j'ai monté mon blog. Ça a été bien plus facile que ce que je le supposais au départ de trouver des conseils à partager avec mes abonnés. Il faut dire que j'écris depuis que je suis enfant et que ça me plaît vraiment. Entre deux couches et tétées des bébés, j'ai donc appris les rudiments de Wordpress et un peu de code pour publier mes articles.
Je sursaute soudain. Un gémissement monte de la pièce à côté. Je me tends... Non, c'est le silence à nouveau. Je souffle doucement, incapable de décider quoi faire. Rester ici, plantée dans la cuisine ? Certainement pas. Pourtant, j'hésite à aller m'installer sur le canapé. La sagesse voudrait que je retourne au lit et que je dorme enfin. Un noeud serre mon estomac. Une sensation qui revient régulièrement depuis une quinzaine de jours. Je connais parfaitement son origine, je sais aussi que je refuse d'y penser. Comme si y songer pouvait donner vie à mes craintes... Faute de décider quoi que ce soit, mon regard explore le salon. Un canapé et deux fauteuils blancs -j'ai choisi cette couleur quand je n'avais pas encore d'enfants, ils arborent désormais de multiples marques de doigts, de feutres et autres taches indéfinissables-, un tapis à longs poils gris sur lequel j'aime m'allonger pour lire des histoires aux filles. Une table sur la gauche, blanche elle aussi, entourée de chaises en bois. Quelques tableaux au mur. Et un petit meuble près de l'entrée. J'aime les espaces dégagés. Antoine partage ce goût. Et nous avons veillé à mettre le moins possible de choses dans cette pièce. J'aime cet appartement même s'il n'est pas très grand. Je l'ai décoré à mon goût et je veille à le maintenir propre et rangé. Je souris. J'y arrive presque. Avec les filles, pas évident d'être maniaque !
« Et pourtant tu as envie de partir... » souffle mon esprit.
C'est vrai. C'est un autre de nos rêves avec Antoine. Déménager dans quelque chose d'un peu plus grand. Plus en centre-ville pour nous rapprocher de l'école et de toutes les commodités. On a une vraie vie de parisien. Mais pas les revenus suffisant, du moins pour le moment. Si mon entreprise marche, alors ça risque de changer.
Le froid remonte le long de mes jambes nues. Il faut que je me décide. Mon regard revient à la bougie. Soudain, j'aperçois juste derrière le livre que m'a donné la gérante du restaurant. La couverture est encore plus belle, éclairée par la danse de la flamme. Encore plus vivante. J'approche les doigts et les glissent le long des dessins. Je le tire vers moi. À nouveau je l'ouvre et je me noie dans la pureté des pages. Une feuille blanche, ça ne me fait pas peur, au contraire. J'ai envie de la remplir. J'ai envie de la faire vivre. C'est ce qui se passe quand j'écris mes romans. Ou mes journaux intimes. Je me demande ce que je vais inscrire ici. Le manuscrit de ma prochaine histoire ? Le récit de ma vie ? Peut-être les réussites prochaines de mon défi de blogueuse ? Je souris de plus belle et tourne les pages une à une en imaginant les mots qui les couvriront bientôt. J'arrive à la toute fin de l'ouvrage. C'est alors que je découvre un renfoncement dans la couverture. Un collier de perles transparentes y est logé. Mes doigts effleurent chacune des billes. La bougie les anime d'ombres et de lumières. Elles sont douces et semblent si fragiles. Je ne peux m'empêcher d'attraper le fil argenté du collier et de le soulever. C'est fou le nombre de perles. Je ne les compte pas, mais à première vu, elles doivent être environ une quarantaine. Minuscules. Je me demande si ce sont de vraies perles. Certainement pas. Qui abandonnerait un collier de grande valeur au fond d'un livre aux pages blanches ? Pourtant je n'arrive pas à savoir de quoi elles sont faites. Bien trop délicates pour du plastique. Le collier dodeline doucement dans le silence de la pièce. Ma respiration s'est accélérée. La peur d'avoir volé me surprend à nouveau. Je la chasse. On me l'a donné ce livre. Ce bijou m'appartient aussi. Je referme le carnet. Brusquement, je sursaute. Sur la couverture est apparu ce même collier. Cette fois, pas de doute. Est-ce que je ne l'avais pas vu avant, perdu qu'il devait être dans le bazar des lignes ? Peut-être. Mes yeux reviennent à l'objet en question. J'ai envie de l'essayer même si je sais déjà que je ne le porterai jamais. Ce n'est pas mon style et je n'aurais rien avec quoi l'accorder. Je cherche un système d'ouverture. Il n'y en a pas. Il doit être assez grand pour passer directement par la tête. Je le lève et l'approche de mon front. Un rien me titille encore l'esprit. Le vol ? Non, ce n'est plus ça. Une appréhension que je n'explique pas. Je crois que je deviens folle à rester debout aussi tard. J'hésite encore un instant puis je passe le collier. Il est aussi léger que ce à quoi je m'attendais et pourtant, malgré le châle, je sens chacune des perles contre ma poitrine. Je respire doucement. Le silence bourdonne à mes oreilles. Le goût de la mandarine s'étale sur mes lèvres. J'attends. Je ne sais pas quoi, mais j'attends.
- Tu ferais bien d'aller voir ce que ça donne dans une glace...
Le murmure m'enveloppe comme une caresse. Je me tourne. Et soudain, ma vue se brouille. Je tente de m'accrocher à la table. Je la manque. Mes jambes se dérobent sous moi et je m'effondre sur le carrelage. En un instant, tout devient noir.

Si j'avais su...Où les histoires vivent. Découvrez maintenant