Les choix

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Le maître de conférence venait d'achever sa dernière. Pensif, il rentrait chez lui, dans sa petite ville côtière. Il menait une vie de rêve, son rêve de vie. Tout jeune, il s'était plongé dans l'astronomie. Son doctorat sortait de l'École Normale Supérieure : il avait voué sa vie à ça, dès son entrée en prépa. Jamais il n'eut à faire de choix. Dès sa naissance, son destin semblait tracé : la physique. Jamais il n'eut d'autre passion, il n'avait suivi qu'une seule musique. Il rentra chez lui, posa son manteau, accrocha son parapluie, et ouvrit un paquet de gâteaux. Ses pauses méritées ne duraient jamais bien longtemps : il se chargeait tant l'esprit que ça en devenait inquiétant. Et pourtant, à cet instant, cet intervenant du Morbihan entendit un son intermittent.

Toc. Toc. Toc.

Posée dans le canapé de sa maison en campagne, l'autrice reposa son livre et vida son verre de champagne, qui la rendit légèrement ivre. Elle qui avait découvert l'art littéraire en s'inventant un univers, était désormais seule, sans savoir quoi d'autre faire que de se nourrir d'amuses-gueules. Passant son temps à l'écriture, elle ne devait sa prospérité qu'à un coup de chance inespéré : une petite signature lui permit de tout empocher. Malgré sa richesse apparente, sa solitude était effarante. Considérée exaspérante par la plupart de ses amis, chez elle s'entassaient ses écrits sans trouver ni âme accueillante ni lectrice endurante. Elle couchait ses créations sur papier, sans jamais s'arrêter et sans jamais personne pour s'y arrêter. Elle s'était assoupie sur son lit lorsqu'un son intermittent vint la tirer de son esprit.

Toc. Toc. Toc.

En revenant de son travail, il se retrouva devant une vraie pagaille. Un bazar monstre lui servait de maison. Il se dit que sa mère avait eu raison. Elle l'avait toujours porté dans ses choix de carrière. C'était elle qui lui avait présenté, alors qu'il ne faisait que gober de l'air, les personnes qui l'employèrent. Il était depuis devenu un développeur expert, un maître reconnu dans le milieu du jeu vidéo. C'était là ses seuls idéaux : créer de l'amusement pour toutes sortes de gens. Son talent reconnu lui valut un important revenu. Depuis qu'il avait appris à programmer, il ne s'était jamais arrêté. Il n'avait jamais douté, ni jamais abandonné. Il se posa devant son poste de travail, après avoir retouché sa quincaille. Mais un bruit intermittent vint tourner son gouvernail.

Toc. Toc. Toc.



Elle ne savait toujours pas où elle se trouvait. Autour d'elle, des murs en métal. Devant elle, le danger principal. Trois personnes, d'une quarantaine d'années, étaient derrière un homme, au visage crispé.

- Faites un choix.

Cela faisait des mois qu'on lui répétait ça. Ces trois simples mots-là pour elle signifiaient un exploit. Jusqu'au bout de l'enfance, plongée dans l'innocence, elle pensait tout savoir, elle pensait tout prévoir. Elle était si certaine, si sûre de ses choix, elle pensait être saine, mais elle en a crée trois. Trois futurs distincts, qui se tenaient la main.

 - Faites un choix.

Originaires de son indécision, elle était si puissante qu'ils ont fait sécession. Ils ont vécu trois vies, et ces trois vies vécues avaient été trouvées. Cette organisation avait donc décidé, après courte réflexion, de les éliminer. Pour effectuer cela, l'étudiante indécise avait à se plier à l'un de ses avis.

- Faites un choix.
- Mais pourquoi ? Pourquoi est-ce que ça tombe sur moi ?
- Nous ne décidons pas qui sort de la normalité. Faites un choix.
- Qu'est-ce qui va se passer si je choisis ?
- Les fantômes de vos vies disparaîtront, tout rentrera dans l'ordre. Vous serez libérée. Faites un choix.
  Pourquoi est-ce qu'ils doivent disparaître ? Ils n'ont pas le droit de vivre, comme tout le monde ?
- Ces personnes sont vous ! Votre code génétique, votre esprit ! Ces personnes ont fait un choix parce que, vous, ne pouviez pas le faire. Elles ne sont pas censées exister. Et vous, vous êtes censée faire un choix.

De longs mois passèrent encore. Elle discuta entre-elle. La Fondation s'impatientait. Qui devait vivre et qui devait mourir ? Quand il s'agit de soi, de soi et de soi, la réponse ne cessait de s'enfuir.

- J'ai fait un choix.
- Ah oui ? Quel est-il ?
- Pour la communauté, je continuerai d'enseigner. Pour les âmes à nourrir, je continuerai d'écrire. Et pour celles à amuser, je continuerai de développer.
- Ce n'est pas un choix, ça.
- Et pourtant c'est le mien. En m'organisant bien, je pourrai l'appliquer. Chaque chose en son temps. Je serai, à l'aube de ma vie, celle qui transmet. Au midi de ma vie, celle qui amuse. Et à son crépuscule, celle qui nourrit. Jamais je n'arrêterai, et je ferai les trois. Seul le temps consacré changera. J'ai tout une vie pour réaliser cela.

Les trois êtres lui sourirent, avant de disparaître. Le choix était désormais fait, et le calvaire maintenant fini. La décision fut prise, et la vie lui sourit.

Histoires et nouvelles de mes émotionsWhere stories live. Discover now