Ma réalité, mon univers

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J'avais cette histoire, quand j'étais enfant. Un beau ciel bleu, un royaume blanc. Des gens m'écoutaient parfois raconter les aventures de cet univers. Je m'épanouissais, avec le roi Amanur et la reine Amiver. Beaucoup me disaient que j'avais une imagination débordante, un esprit fertile.

Plus tard, on m'a dit d'abandonner ces délires futiles, ces rêves d'enfants. Qu'il fallait vivre comme les grands. On m'a dit qu'il fallait lire, et pas écrire. Qu'il fallait grandir, et pas mentir. Ils m'expliquaient des choses que j'étais loin de comprendre. Il m'expliquaient un monde qu'il me fallait apprendre. Ce n'était pas ce monde que je voulais comprendre. J'avais déjà mon monde, pourquoi donc le revendre ?

Alors on m'abandonnait. On me ridiculisait. On disait que j'étais hors de la réalité. La réalité, quel concept abject. On m'a dit que c'était ce que je vivais, que c'était ce qui était vrai. Pourquoi devrais-je accepter leur vérité au lieu de celle que j'ai imaginé ? Pourquoi devrais-je échanger le bonheur de mon monde contre les mauvaises ondes du leur ?

Mon corps a continué à grandir, mon univers à s'approfondir. Là où on m'apportait du malheur, j'imaginais du bonheur. J'avais envie de fuir. Pourquoi ne pouvais-je pas m'en aller dans mes grandes vallées ? Pourquoi ne pouvais-je pas créer ce que j'avais inventé ? C'est seulement alors que tout le monde avait déjà abandonné que j'ai commencé à chercher. J'ai exploré les possibilités qui nous étaient encore cachées.

Il me fallait connaître la réalité pour instaurer ma vérité. Pourquoi ne pouvait-elle pas sortir de ma tête ?! Mon monde était tout pour moi, mais la réalité en avait choisi autrement. Ma propre mère est décédée, j'ai torturé mon propre père. Je savais qu'il le pouvait, j'avais vu ses peintures dans le grenier. Il les cachait, toutes. Il était comme moi. Mais il ne voulait pas me le dire.

J'ai analysé les tableaux et mon père. Ils m'ont tout révélé. Il se demandait s'il était cool. Je me demandais si j'étais réel. Il me fallait écrire, écrire, toujours écrire. J'ai fabriqué un crayon à partir des peintures, et un livre avec mes tortures. J'ai installé mon écritoire sur une table, et j'ai écrit mon histoire, imperturbable. Les mots étaient devenus des briques, le papier, du ciment. Je ne pouvais plus m'arrêter. Il ne le fallait surtout pas. Il me fallait continuer.

Des jours et des jours durant, j'écrivis. L'encre rouge chargée d'hémoglobine – ayant appartenu à feu mon père – venait à s'épuiser : le réservoir était en train de putréfier. La réalité n'a aucune importance, seule ma vérité en a. Je pris mon encre, et continuai. Dix-mille pages. Cent mille. Un million. Je n'avais pas mal, je n'avais pas faim, je n'avais pas soif. Il fallait que je continue. Que je fasse vivre mon univers. Qu'il devienne la réalité. Ainsi, seulement, lorsque ma vérité sera plus développée, alors elle pourra la remplacer.

Mais mon adversaire n'était que trop cruelle. Elle me rappela que j'appartenais à elle. Mon corps était destiné, tout comme celui de mon père, à putréfier. Déjà la moitié de ma peau s'était en allée. Mais il me fallait continuer, encore et encore. Écrire, écrire, écrire, mourir, écrire, écrire, mourir, écrire, mourir, mourir. Non, il ne le fallait pas ! J'avais un devoir ! Je ne pouvais pas... Ce livre, il fallait que je le continue ! Il fallait continuer, il fallait que ma vérité prime !

···

Si je ne peux continuer, quelqu'un devra le faire pour moi. Je pourrai enfin rentrer dans ma vérité. Ce livre sera mon tombeau, ainsi que le leur ; ce sera leur punition pour préférer la réalité, et leur récompense pour créer ma vérité.

La réalité. C'est elle qui a tué. Silencieuse meurtrière, apportant le malheur dans les chaumières. Il faut la combattre, il faut l'abattre. Lorsque ma vérité sera complétée, le monde sera heureux. Le malheur de la réalité disparaîtra. La réalité disparaîtra.

Tu continueras ? Promet-le moi. Dis-moi que grâce à toi, le titre aura sa réponse affirmative. Tu n'as pas spécialement le choix. Pose ton regard sur le livre inachevé, et il te choisira. Et quand la réalité t'auras rattrapé, tu me rejoindras. Ce sera un privilège : tu seras libéré de la souffrance, du malheur et de la mort. Ma vérité deviendra tienne.

Histoires et nouvelles de mes émotionsWhere stories live. Discover now