I - L'Arc-en-ciel trapu

73 2 0
                                                  


[PARIS]

J'ai trente ans et dans quelques heures je vais foutre ma vie en l'air.

Au départ, la déflagration ne s'est pas fait entendre.

Nous étions samedi soir. En juin. Après trois semaines de pluie, la canicule rissolait la France. Paris cuisait et y circuler à vélo parmi les bus, les VTC et les scooters consistait à pédaler dans un four à chaleur tournante. Le pays tirait la langue. Les supermarchés, les cinémas et les glaciers étaient les seuls à garder le sourire.

Pour respirer, il ne restait que les quais et les jardins. Bien sûr, les Parisiens s'étaient mis d'accord pour tous échouer en bancs sur les berges. Le long de la Seine, les seuls chemins encore praticables étaient congestionnés par les Pakistanais qui transportaient des sacs-poubelle comme le père Noël son sac de jouets, en criant :

— Bière ! Rosé ! Despé !

Arthur, Marie et moi avons donc remonté Rivoli, en ralentissant devant chaque entrée de magasin pour nous baigner dans les vapeurs de climatisation comme des chats dans un rayon de soleil. Puis, nous nous sommes arrêtés au jardin du Louvre. La foule y était aussi compacte que dans une boîte de Pringles, mais on pouvait encore respirer. En bons Parisiens, nous avons soupiré en nous laissant couler sur l'herbe sèche.

Arthur est assis en tailleur, une 1664 entre les cuisses. Marie est étendue de son long, les jambes croisées, le visage en arrière en offrande au « Dieu Soleil ». Moi, je suis allongé à la romaine sur l'herbe, une fesse déjà engourdie.

Ma tête est tournée vers Arthur, mais mes yeux sont subjugués par un garçon assis à quelques mètres. Il n'est pas beau. Sa morphologie est déséquilibrée, avec une mâchoire trop carrée pour un corps trop maigre. Pourtant, il m'envoûte. Je n'arrive pas à détourner le regard de cette crème solaire mal étalée sur ses joues. Il est craquant. C'est comme s'il criait au monde son refus de l'uniformité. Il doit avoir une vingtaine d'années et j'adore son innocence.

Deux filles, trimbalant un cabas Monoprix à bout de bras, s'ajoutent aux trois autres. Elles lâchent leur barda, se baissent et l'embrassent.

— Joyeux anniversaire, Birthday Boy !

Je grimace. Les apollons sont toujours entourés d'une basse-cour. Il rougit sous sa crème solaire. Son regard se détourne et effleure le mien sans me voir. Un coin de ma bouche sourit. J'habite son paysage.

Le mouvement de son poignet et ses doigts aux phalanges disproportionnées me ramènent l'image de Wes, ce garçon qui avait obsédé mes deux premières années de lycée. Me reviennent en une postmonition les stages de théâtre dans une ancienne bergerie reconvertie en salle des fêtes près de Salon-de-Provence, d'où nous nous échappions de la salle de répétition tard le soir pour nous isoler dans l'obscurité. Je sens à nouveau l'herbe sèche sous nos pieds et sa main assurée dans la mienne, quand nous nous précipitions dans la nuit noire. Nous abandonnions la vieille bâtisse pendant que les autres répétaient leur scène. Et dans l'ombre des sapins, tout disparaissait. Les fuis-moi-je-te-suis et suis-moi-que-je-te-fuis que nous rejouions au lycée. Les crises d'hystérie évangélique de ma mère. C'était comme si je respirais enfin après des jours en apnée.

Puis, en un rappel, tout s'arrêtait. Comme venue d'un autre monde, la voix d'une copine nous hélait. La réalité reprenait forme. La lune ressurgissait. Et ma main lâchait celle de Wes. Les siennes se plantaient dans ses poches et, dans une claudication grotesque avec ses poings dans son short, il se ruait vers la bergerie. Othello entrait en scène. Moi, j'attendais que mon caleçon dégonfle, avant de tirer à mon tour la porte de la salle.

Tuer le bon gayLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant