Chapitre 28

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         J'ai ramassé le drap aux pieds d'Oxane dans lequel elle s'est de nouveau enroulée.

— Je vais essayer de me rendormir du côté de la véranda. Le bruit de la pluie qui tombe contre les carreaux m'apaise. J'adore cette pièce de la maison, a-t-elle confié en progressant dans le couloir.

La mine défaite, Oxane m'a suivi au rez-de-chaussée. J'ai croisé son regard dans l'une des vitrines. Je me suis trouvé stupide d'avoir réagi au quart de tour sans prendre conscience du cyclone intérieur qui la bouleversait.

— Je vais nous préparer un petit-déjeuner digne de ce nom.

Sans enthousiasme, Oxane a approuvé en s'éloignant.

Seul au milieu du couloir, j'ai ressenti un sentiment intense de culpabilité. À cette idée, j'ai soupiré en songeant qu'il y avait fort longtemps que je n'avais pas éprouvé une telle sensation de gêne, de dérangement. Je tendais à m'humaniser.

Contrairement aux autres Archanges, je dédiais une grande partie de ma vie à la solitude. Une maison en bord de plage entourée de paysages aussi beaux que dangereux, un chien qui n'aboyait que face à des humains qu'il savait pleutres, une existence d'écrivain troglodyte... Cet équilibre me convenait. Parfois, il vacillait quand Sana me racontait ses aventures charnelles. Je l'enviais sans jamais l'imiter.

Sana, Pavel et moi étions devenus des Archanges au cours de la même cérémonie.

En tant qu'ange, nous avions intégré la maison d'Amicie, mon prédécesseur à la tête du Conseil des Archanges. Après avoir mené des milliers de batailles, participé à l'extinction de différentes communautés, Amicie recherchait la paix. Pour accéder à cette paix, il devait partir, mourir pour ne plus souffrir. Il lui fallait trouver un successeur digne de ce nom que le Conseil validerait.

Quatre autres ailés ont tiré leur révérence à la même période, horrifiés d'avoir exterminé des Immortels, d'être allés à l'encontre de toutes leurs valeurs, des serments essentiels qui constituaient leur nature neutre et protectrice. Ils avaient failli à leur mission en éliminant ce que cette terre abritait de plus pur.

C'est ainsi qu'à mon millième anniversaire, je fus nommé à l'unanimité à la tête du Conseil des Archanges pour mon soi-disant « discernement ». J'avais désigné Sana comme mon bras droit. Avec elle, lorsque nous formions un binôme d'anges, pas une zone ne nous était inconnue. En mille ans, nous avions eu le temps de parquer et surtout de mater les rébellions de faucheurs aux quatre coins du monde. De l'Asie à l'Europe. De l'Afrique à l'Océanie. De l'Amérique du Nord à l'Amérique du Sud, il n'y a pas une sorte de créatures des Ténèbres que nous n'ayons pas croisée.

À cette époque, nous n'avions pas accès aux nouvelles technologies qui ruinaient aujourd'hui les cerveaux des bambins, mais aussi de nos angelots étourdis et distraits. Six mois plus tôt, un faucheur de Sibérie était parvenu à échapper à la vigilance d'un des gardes de Pavel. Le nez collé contre l'écran de son téléviseur, il terminait une partie de jeu vidéo au lieu d'inspecter les parcs de prisonniers.

Autant dire que la punition resterait gravée dans les esprits de chacun. Pour marquer le coup, mon frère avait occis le faucheur fugueur et balancé le chérubin dans la cage de ses arthropleuras, des mille-pattes géants préhistoriques, végétariens à tendance carnivore.

Sous l'œil rancunier de Pavel, personne n'osa porter secours à l'angelot déchiqueté qui servait d'exemple au reste de la bande. Ce que Pavel appelait une « anecdote » avait fait le tour des maisons d'Archanges. Depuis, les anges débutants filaient droit.

J'essayais toujours d'être juste et compréhensif quand Pavel usait de la terreur. En façade, nous paraissions différents. Mais intérieurement, l'étions-nous vraiment ?

Bleu Magnétique (EN COURS)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant