La Zone

72 12 2

Grimaldi s'était levé une heure plus tôt que d'habitude. Depuis sa mort, c'était la première fois que la nervosité le tirait du lit.

Il pensa à Michel. Était-il allé chez Levinston ? Grimaldi détestait dépendre de Levinston. Puis la police.

Grimaldi avait en toute hâte séparé en plusieurs morceaux le cadavre calciné qui se trouvait dans son bureau. Il les avait rangés dans des sacs-poubelle et les avait disposés près de l'incinérateur de la faculté de médecine. Il connaissait l'université comme sa poche, et savait que personne ne s'amuserait à ouvrir des sacs de résidus biologiques. Il lui restait pourtant des inquiétudes. Il n'avait pas eu le temps de tout nettoyer. Des traces de fumée couvraient les murs et le plafond de son bureau, et il lui semblait que l'odeur était impossible à rater, même pour des mortels. Il tenta de se rassurer ; personne ne pouvait raisonnablement lui demander de se justifier à propos des caméras de sécurité en panne ou des restes d'un homme sans rapport avec lui. Il se sentait plus menacé par l'autre police, celle du Peuple, celle de Rodrigue. Un cadavre entièrement consumé sans la moindre explication, sans accélérant, sans source d'ignition, c'était le genre de choses qui rendait les Bergers nerveux. La Grande Chasse était encore fraîche dans leur mémoire.

Il y avait un troisième tribunal, encore plus impitoyable: celui de l'ordre de saint Pierre, protecteur de ses enfants et jaloux de ses secrets. L'Ordre exigeait le secret absolu, en particulier en ce qui concernait le sanguis, la magie du sang. Pour punir les traîtres, il existait d'ailleurs un rituel sanguis particulièrement bien gardé: l'ignio vitæ, qui permettait d'incinérer quelqu'un à distance. Alors Grimaldi en parla à Nideck, qui garda le silence. Cela ne signifiait pas que son pater lui refuserait son aide, mais simplement qu'il lii faudrait réfléchir à la forme qu'elle allait prendre.

Grimaldi retrouva son sabre — depuis la Guerre des Ogres, il n'avait jamais ressenti le besoin de se munir d'une arme.

Quand il sortit du sous-sol, le jour venait de perdre ses derniers rayons. Il connaissait par cœur l'heure où le soleil se couchait, pour chaque jour de l'année. Son premier geste fut pour le téléphone ; il voulait appeler Levinston, prendre des nouvelles de son protégé. Mais, immédiatement, il remarqua une luxueuse voiture noire dans son entrée. Il pensa d'abord à Levinston et à sa Mercedes, mais il constata rapidement que ce n'était pas ça. Le chauffeur — un noir à la constitution imposante — se tenait debout près de coffre, le regard passant sans arrêt de sa montre à l'horizon d'ouest. Grimaldi approcha sa main de son téléphone — par l'intermédiaire de cet appareil, toute la domotique de sa résidence pouvait être contrôlée. La porte du garage s'ouvrit et le chauffeur retourna derrière le volant et fit reculer la voiture dans le bâtiment. Lorsque Grimaldi le rejoignit, un étranger sortait du coffre.

Son visage était d'un noir d'encre ; Grimaldi pensa voir une silhouette découpée dans du papier, sur laquelle on aurait collé deux yeux jaunes et brillants. Lentement, les tatouages magiques de l'Ordre de saint Pierre tracèrent leur voie sur son visage. L'homme retira son chandail. Les dessins se poursuivaient sur son torse, prouvant qu'il était gardien de la quatrième enceinte. Pourquoi Nideck, du même rang, n'était-il pas venu lui-même?

Le nouveau venu se rhabilla, puis tendit sa main gauche — Grimaldi, la serrant, s'aperçut que son autre main était en fait une prothèse recouverte de cuir noir. « Je m'appelle Nyoto. On m'a envoyé vous aider.

— Albert Grimaldi. Je suis heureux de vous rencontrer. »

Grimaldi tâchait tant bien que mal de ne pas dévisager Nyoto. Il était depuis longtemps accoutumé à l'apparence étrange de certains membres de l'Ordre, en particulier ceux des échelons supérieurs, mais celui-là dépassait tout. Ses yeux surtout : jaunes, fixes, le regard figé dans une attitude aussi alerte qu'agressive. Ses oreilles étaient petites, le pavillon dirigé vers l'arrière. Ses cheveux ras étaient lisses et un peu huileux, comme du pelage. Il ressemblait à une panthère, une dangereuse panthère noire. Sans doute un « bâtard », dont la lignée était marquée d'un double animal. Grimaldi imaginait ses sens aussi éveillés que ceux d'un grand félin. Peut-être était-ce un shaman, héritier d'un savoir ancestral que l'Ordre de Saint Pierre entendait préserver.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !