Coeur couleur fusain

Depuis le début
                                                  

Je baissai les yeux sur mon esquisse de lui et tentai d'écraser ma déception. Jamais mes mains ne sauraient lui rendre justice. Si mes yeux se montraient capables d'appréhender les proportions et les ombres, je ne me focalisais que sur les défauts que mes doigts et mon fusain ne savaient palier.

— Eh Kamil ?

Je quittai mon canson pour relever la tête vers lui.

— C'est Camill.
— Ouais. Je voulais te demander...

Je m'amusais de constater qu'il conservait ses paupières closes pour me parler. J'ignorais si la position était réellement confortable sur ce canapé, mais force était de lui reconnaître une patience et un calme des plus bienvenus pour un exercice comme le mien.

— Oui ? l'invitai-je à continuer.
— T'es gay ?

Mon fusain manqua de traverser la feuille de long en large et je me forçai à poser le crayon avant que la mine ne traçât quelques malheureux traits. Mon rythme cardiaque grimpa en flèche. Il n'y avait pourtant aucune raison car mon modèle avait posé cette question sur le même ton de celui qui venait de me demander l'heure. Pour autant, je ne m'habituais jamais à ce sujet, encore moins à l'oral. Et encore moins avec un presque parfait inconnu.

—Non, mentis-je délibérément.

J'essayai de conserver un visage neutre mais mon ton de voix n'aurait trompé personne et ma main tremblait plus qu'elle ne l'aurait dû. J'étais incapable de dessiner à nouveau.

— 'kay, répondit simplement le garçon.

Il semblait se ficher pas mal de ma réponse et je me demandai tout à coup quelle aurait été sa réaction si je lui avais répondu que je ne faisais que supposer ma sexualité, bien incapable de me fixer sur l'échelle si vaste de l'orientation. Si j'étais celui de mes amis à avoir vu le plus de corps nu, j'étais cependant le seul à n'en avoir encore touché aucun.

— Pourquoi ?

La question m'échappa et je gardai délibérément la tête baissée sur la feuille, bien trop longtemps pour que cela fût naturel car on aurait dit que je pouvais aisément me passer de modèle. Je ne voulais simplement pas croiser son regard.

— Parce que jamais personne ne m'a regardé comme tu le fais.

La brulante honnêteté de sa réponse me laissa sans voix. La mine à plat sur son corps de papier, je me forçai à redresser la tête. Je ne rencontrai pas ses yeux marron. Je ne sus déterminer si j'en fus soulagé ou si je n'en retirai qu'une étrange frustration.

— Je suis désolé, dis-je. Être modèle n'est clairement pas un métier facile. Vous êtes nombreux à nous dire que c'est effrayant de se sentir dévisagé comme ça, décortiqué comme un vulgaire objet de nature morte... Mais ce n'est pas...
— Je parlais pas de ça... Crois-moi, t'es pas le premier qui...
— Camill ? lança la voix de ma colocataire.

Je me raidis sur place. Lisa n'était pas censée rentrer si tôt. Elle m'avait assuré se rendre à une fête avec ses amis, aussi, c'est l'air déconfit qu'elle me trouva alors que je tentai de garder mon calme.

— Ben qu'est-ce que tu... Wahou ! Quel cul !

Je fermai un instant les yeux, priant Dieu s'il existait, de bien vouloir m'épargner cette situation trop longtemps.

— Merci, répondit stoïquement Maxie.

Un sourire animait pourtant ses lèvres et je ne pus m'empêcher de secrètement jalouser ma coloc. Elle ne se privait jamais d'exposer ses pensées, ce que j'étais tout bonnement incapable de faire.

Esquisses de vie Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant