Coeur couleur fusain

Depuis le début
                                                  

— Je peux fermer les yeux ?

Je relevai la tête, surpris.

— J'ai pas beaucoup dormi cette nuit et si je reste allongé trop longtemps sans bouger, ça va être fatal...
— Bien sûr, déclarai-je. Tu peux même dormir. Tant que tu ne bouges pas, ça ne me pose pas de problème...

Au contraire. Ferme les yeux...

— Cool.

Il ne se fit pas prier et s'exécuta. Le soulagement m'envahit aussitôt. Je me retins de pousser un soupir et profitai qu'il ne me regardât pas pour observer à nouveau ses contours, d'un œil artistique cette fois. Pour la première fois, je remarquai une pointe encrée sur sa peau qui dépassait de son boxer. Sa hanche saillante abritait un tatouage que ma curiosité brulait de découvrir mais je ne voyais décemment pas comment lui demander cela. Je trouvai également dommage de me priver de la représentation des muscles fessiers mais je n'aurai su dire si c'était là les envies de mon fusain ou les divagations plus personnelles de mon âme.

— Hm... Maximilien ?
— Appelle-moi Maxie, par pitié. J'ai l'impression d'être le gosse de riches à la Geoffrey-Charles et Elisabeth Guenièvre, râla-t-il les paupières toujours closes.

Un rire m'échappa face à cette plaisanterie. J'en fus le premier surpris. Je ne m'attendais pas à ce que ce garçon d'apparence si taciturne puisse se montrer drôle.

— Est-ce que... repris-je incertain.

Je regrettai mes paroles et me stoppai là. Je ne pouvais même pas cacher mon visage entre mes mains ou derrière un pupitre. Et mon silence alerta mon modèle qui rouvrit un œil.

— Quoi ? demanda-t-il.
— Non, rien... je...

Il étudia mon air un quart de seconde à peine avant de fermer à nouveau les yeux. Je crus que mon malaise allait s'estomper mais mon cœur rata un battement quand Maxie déploya ses bras et tira sur l'élastique de son boxer noir. Il souleva ses hanches, le temps pour lui de glisser le tissu. Mes yeux s'accrochèrent à l'élastique et caressèrent l'arrondi de son postérieur en même temps que le coton. Il abandonna le sous-vêtement là, à la lisière de ses fesses, qui couvrait le galbe de l'intime sourire des plus généreuses formes de son dos. Et le fait que le vêtement fut repoussé sans toutefois entièrement disparaître donnait à l'ensemble une toute nouvelle note de douceur qui venait s'enliser à la surface des autres émotions, là où le sensuel seul avait échoué.

— Ça te va comme ça ?

Incapable de prononcer une réponse intelligible, je me contentai d'un vague « hm hm ». Je ne sus si je l'imaginais ou non mais il me sembla apercevoir le sourire de Maxie baigner son visage d'une langueur attendrissante. Cette vision ne dura toutefois qu'une seconde à peine avant qu'il ne retrouvât un visage neutre. Je m'étonnais de la facilité avec laquelle il appréhendait mes demandes. Je ne terminai aucune de mes phrases et pourtant il comprenait ce que j'attendais de lui. Je crus bien que ce garçon me fascinait.

Je me mis alors à croquer ses contours et laissait mes mains plus que mon cœur, communiquer avec mes yeux. Je ne me sentais jamais si réel que lorsque le temps prenait fin sous mon regard attentionné. Etrangement, c'est dans ces poses de quelques minutes, quelques heures, quelques instants volés à une vie, que je prenais la pleine mesure de la beauté de la nature. Je ne réfléchissais plus à mes émotions, perdu dans la complexité du rendu que je cherchais. Noyé dans ma concentration, ma contemplation prit fin et le corps de Maximilien redevint un amas de chair, de muscles et d'os. Je ne me souciai plus des émotions trahies par mon visage, pas plus que je ne savais s'il me regardait ou s'il gardait réellement les paupières closes pendant l'entièreté de l'exercice. Crispé les premières minutes, j'appris à me détendre. Je travaillais, rien de plus. Je m'entrainais et Maximilien repartirait avec un billet de plus dans les poches. Je n'avais pas à être gêné. Il ne s'agissait pas de la première fois où je me servais d'un modèle nu comme support, et d'ailleurs l'anatomie de Maxie n'avait plus aucun secret pour moi. Du moins, physiquement car je me souvenais précisément de la première fois où je l'avais aperçu, assis sur l'estrade muni d'une simple serviette, et qui attendait que les élèves prennent place pour le dessiner sous toutes ses formes. Mais quelque part, ce garçon me fascinait bel et bien. Nu, il m'avait semblé plus complexe, plus imperturbable que lorsqu'il se trouvait habillé. Pratiquement plus sûr de lui. Je cherchais encore à comprendre cela. La plupart des modèles, même les plus habitués, ne se sentaient jamais aussi conquérants. Mais ce blond la témoignait d'une force invisible sur laquelle je n'aurais su mettre de nom.

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