Coeur couleur fusain

Depuis le début
                                                  

Maximilien porta sa cigarette à ses lèvres. La peau de ses bras se couvrit de frissons tandis que l'air frais de ce mois de janvier s'enroulait autour de lui, mais il ne bougea pas pour autant. Sans émettre le moindre bruit, je traçai les contours de son corps avec mes yeux pour seul outil. J'examinai de loin chaque partie de lui qu'il daignait bien montrer. Ce nez busqué qui lui donnait tant de caractère, l'écarteur de son oreille droite, le grain de beauté logé sur la ligne de sa mâchoire et ceux qui formaient quelques lignes imaginaires sur ses bras. Il pencha la tête et de sa main libre, repoussa quelques mèches blondes sur l'arrière. Enfermé dans son silence, je comprenais pourquoi l'école avait tenté le partenariat avec lui. Immobile, il exprimait plus que lorsqu'il parlait. Mon attention coula le long de sa colonne vertébrale divinement entravée par ses trapèzes et ses grands dorsaux, et mon envie de le croquer au fusain se réveilla aussitôt. Sans vouloir le surprendre, je secouai légèrement mon support et le bruit des feuilles de canson attira son attention, l'amenant à se retourner. Je ne pus m'empêcher de rougir car je craignais qu'il n'ait compris que j'admirais ses formes depuis une bonne minute déjà, mais il ne dit rien. Il écrasa son mégot sur le rebord et referma la fenêtre, puis me transperça de nouveau de ses yeux marron. Il attendait visiblement que je parle mais si les lignes se bousculaient sur le bout de mes doigts, les mots s'asséchaient sur le bout de ma langue.

— Euh...
— Je dois me mettre où ?
— Ben...hm... à l'aise, répondis-je.

Maximilien haussa un sourcil et me jaugea. Et plus il me fixait, plus je me sentais ridicule, les joues en feu.

— Je dois retirer le bas ?

Les yeux rivés sur le parquet usé de l'appartement, je tentai de cacher ma surprise. Pourquoi se sentait-il obligé de me fixer pour me poser ce genre de questions ? On aurait dit qu'il ignorait jusqu'à la définition du mot pudeur.

— Comme tu veux... marmonnai-je, tirant une chaise à moi de manière tout à fait inutile puisque mon modèle lui-même n'avait pas encore trouvé place.
— Comment ça comme je veux ? C'est toi qui dessines, nan ? Tu veux dessiner quoi ?

Toi... Imbécile. Ton corps. Tes muscles. Ta peau. Tes sourires et tes ombres. J'aimerais que mes mains contiennent assez de talent pour espérer un jour rendre hommage à la vie.

— Bon alors, tu te décides ou on y passe la nuit ?
— Oui ! lâchai-je brusquement, davantage poussé par le stress que par l'envie.
— Oui quoi ?
— Tu peux... hm...

Dans ma main, mon fusain tremblait entre mes doigts. Je me décidai à relever la tête, conscient qu'il me faudrait bien le regarder de nouveau si je voulais calquer son corps sur mon papier, mais il ne me regardait déjà plus. Ses chaussures s'échouèrent en un bruit sourd au pied de mon canapé, et bientôt, le cliquetis de sa ceinture retentit. Il se débarrassait de son pantalon aussi facilement que je retirai mon manteau et j'étais de loin le plus gêné des deux.

— Tu veux dessiner quelle partie ? m'interrogea-t-il.

Je décidai que j'étais, pour le moment, incapable de fixer son visage et encore moins son regard pendant de longues minutes, aussi optai-je pour cette partie de lui que je décortiquai déjà quelques minutes plus tôt.

— Le dos. J'ai besoin de m'entrainer pour le dos.
— 'kay.

Sans demander son reste, il prit place dans le canapé. A ma grande surprise, il ne se contenta pas d'une banale position assise et s'allongea sur le ventre, les bras croisés devant lui, la joue en appui dessus. Cette position ne favorisait en rien mon travail de musculature puisque, complètement détendu, le modèle ne bandait aucun muscle, cependant je n'avais guère l'habitude de travailler le corps de ce point de vue et ne me plaignit donc pas. Légèrement musclé, le corps de Maximilien, même au repos, présentait quelques formes avantageuses et mes yeux tracèrent les courbes de sa nuque, dégringolant le dos et l'arrondi de son fessier pour se perdre sur ses mollets. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs secondes que je me rendis compte que je l'observais sans avoir effectué le moindre mouvement et Maximilien me fixait de ses yeux sombres. Aucun sourire ne traversait sa bouche pour une fois. Il se contentait de darder sur moi un air curieux, m'observant comme je l'observais et je me sentis soudain plus dénudé que lui. Je me grattai la tête et me dépêchai de prendre place. Les yeux fixés sur mon papier canson, je stressai à l'idée qu'il me fixe avec attention. Et comme si nous étions liés par la télépathie, sa voix s'éleva pour poser cette simple question.

Esquisses de vie Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant