Chapitre 1

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Roxane accélère le pas et se glisse dans l'entrebâillement de la porte avant qu'elle ne se referme. Ses talons claquent contre le sol carrelé tandis qu'elle contourne la minuscule commode couleur cendre qui fait office d'accueil. Elle s'arrête brusquement devant la grosse Muriel qu'elle salue d'un coup de tête.

— Il est dans son bureau, lance la bonne femme de sa voix grinçante sans même prendre la peine de la regarder.

Roxane traverse un couloir, croise plusieurs employés taciturnes qu'elle ne connaît pas, avant de prendre à droite. Elle s'arrête enfin devant une porte dont la plaque indique "Jefferson Broucque - Rédacteur en chef LA GAZETTE LIBRE" et frappe deux fois avant d'entrer sans attendre la réponse.

— Bien sûr, entre... Fais comme chez toi...grommelle l'affreux personnage qui l'accueille.

L'espace étroit est entièrement occupé par une vieille table en bois jauni, sur lesquels s'entassent un ordinateur portable vieille génération et un tas de babioles qui prennent la poussière. Des morceaux d'articles encadrés dans du plexiglas sont accrochés au mur, mais son regard tombe machinalement sur le calendrier illustré qui lui fait face. La photographie du mois de mars présente une femme blonde avec des nichons énormes, entièrement nue, à califourchon sur un tracteur. Roxane détourne rapidement les yeux pour les poser sur l'individu assis devant elle.

Le contraste entre la pièce et le gabarit de son occupant est saisissant. Jefferson - plus communément surnommé Jeff - la fixe de ses deux billes noires. Comme à chaque fois qu'elle le voit, elle ne peut s'empêcher de penser au dégoût qu'il lui inspire. La cinquantaine passée, Jeff est petit et rond comme une barrique. Au-dessus de sa face rougeaude trône un crâne luisant, presque entièrement chauve si ce n'est pour quelques touffes de cheveux noirs luisants qui paraissent ne pas avoir été lavés depuis un siècle. Alors qu'il lui sourit d'un air goguenard, elle remarque une miette de pain coincée entre ses poils de moustache, au-dessus de sa lèvre supérieure.

— Sympa le calendrier, hein ? Cadeau d'un client.

— Absolument charmant, Jeff, lance Roxane en prenant place sur une chaise.
Mais j'imagine que ce n'est pas pour ça que tu m'as fait traverser tout Bruxelles en urgence ? J'espère que tu vas me confier l'affaire du siècle, au minimum !

Elle affiche une moue narquoise, sachant pertinemment qu'il n'y a pas grand chose à attendre de la part de Jefferson. Tout bruxellois qui se respecte sait que "La Gazette libre" n'est qu'un journal de troisième zone. Un amas d'histoire de pacotille, un vieux torchon tout juste bon à essuyer le cul du dernier né, pense-t-elle. Roxane est bien placée pour le savoir : elle y travaille depuis presque deux ans.

Jeff bascule sur le dossier de sa chaise qui produit un couinement inquiétant. Il la détaille quelques secondes et son visage bouffi semble plus détendu que d'habitude. Un sonnette d'alarme retentit dans la tête de Roxane. Quelque chose cloche. Elle n'a jamais vu son patron afficher un air aussi...jovial.

— Roxane, Roxane, ma petite Roxane, chantonne-t-il, tu sais que je t'apprécie beaucoup, n'est-ce-pas ? Par le passé, j'ai pu te prouver ô combien tu pouvais compter sur moi, oui ou non ?

Tous les muscles de son cou se raidissent instantanément à ce sous-entendu. Elle lui répond sans cacher son agacement :

— Bien sûr, Jeff. Je suis bien consciente de tout ce que je te dois, ne t'inquiète pas. Surtout que tu ne manques pas une occasion de me le rappeler, ajoute-t-elle à voix basse.

Il se redresse et joint ses doigts boursouflés sur la table devant lui. Il ne dit rien pendant quelques secondes, se contentant de la jauger à distance, d'un air sérieux.

Nymphéa et la chambre rougeLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant