Chapitre 18

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      Me languissant déjà de le retrouver le soir, j'ai faussé compagnie à Marin aux alentours de midi. Il se préparait à enfiler le costume d'Auguste Clairant pour se rendre en dédicace à plus d'une demi-heure de route de Beaupuy. Nous nous sommes quittés comme un véritable couple. Le baiser échangé quand il m'a raccompagnée à ma voiture m'a paru si naturel et spontané que je n'ai cessé d'y penser durant le trajet ; ce qui a en partie calmé l'insidieuse anxiété qui reprenait sa place au plus profond de mes entrailles.

Devant la porte de mon appartement, mes mains ont commencé à trembler. J'ai enfoncé la clé dans la serrure et ouvert la porte en grand après quoi, je suis restée prostrée sur le palier. C'est un voisin qui sortait de chez lui qui m'a, sans le savoir, poussée à entrer chez moi.

Progressant dans le logement, j'ai écouté les messages sur mon répondeur. Ma mère attendait impatiemment de mes nouvelles. Si je ne me dépêchais pas de lui en donner, elle me menaçait de débarquer à l'improviste. Je lui ai envoyé un SMS pour la rassurer. Dans la minute qui suivait, mon portable vibrait. J'ai décroché et abrégé une conversation peu utile. Je ne parvenais pas à restreindre la distance instaurée avec mes parents depuis la disparition d'Eleanor. Taire ma douleur pour les soutenir avait brisé les liens qui nous unissaient. Impossible de faire marche arrière, l'unité familiale volait en éclat depuis un an.

« Oh tes pauvres parents » ou bien « la perte d'un enfant est dramatique ». Ces phrases dites par des proches et des amis de la famille me hantaient. Imaginaient-ils la peine ressentie par la sœur ? L'enfant encore vivant ? Celui qui pleurait toutes les larmes de son corps dans son lit, hurlant de douleur, capitulant face à une souffrance aiguë ?

La perte d'Eleanor s'avérait similaire à un arrachage de cœur en bonne et due forme. Je considérais mon aînée comme une meilleure amie, mon alliée du quotidien, ma confidente. Elle me connaissait sur le bout des doigts. Pas une joie ou l'un de mes tourments ne lui échappait. Nous étions complémentaires. Jamais je n'aurais pu envisager que la vie nous séparerait aussi brutalement. Que la dépression annihilerait tout ce que j'avais de plus cher sur cette terre.

Les larmes aux yeux, je n'ai pas traîné. Il me fallait sortir de chez moi. J'ai filé sous la douche, me suis changée et j'ai pris la route des archives de la commune. Le vieux bâtiment se trouvait dans l'une des rues les moins fréquentées du centre-ville. En ce samedi maussade, les gens se terraient chez eux. J'ai acheté un sandwich en chemin et je me suis installée au premier étage des archives établies dans le même immeuble que la bibliothèque. Ne sachant quoi chercher, j'ai fouillé les rayonnages avant de reprendre place derrière un ordinateur.

— Bonjour Oxane. Quel plaisir de te voir !

L'archiviste, une petite dame rondouillette à la bonhomie contagieuse, a posé les documents qu'elle tenait sur une étagère pour me saluer comme il se devait : avec affection.

— Bonjour Christelle.

En grande habituée des lieux, j'avais étalé mes affaires sur le bureau et surtout, je m'étais préparé une tasse de café au lait.

— Tout va bien ?

Près de dix ans que Christelle et moi nous connaissions. Je côtoyais l'endroit depuis le lycée. Ayant choisi l'option histoire des arts pour le baccalauréat, je passais tout mon temps libre en ces lieux.

— Oui, ça va et toi ?

— Tu me parais fatiguée ma petite cocotte. Te reposes-tu assez ?

— Ne t'inquiète pas pour moi.

— Il est normal que je me fasse du souci pour toi, m'a-t-elle repris en s'asseyant à mes côtés. Je veux m'assurer que tu te sentes épaulée. Un jour quand nous discutions, tu m'as confié ton sentiment de solitude...

Bleu Magnétique (EN COURS)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant