La délivrance, enfin

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Jéronime plante sa miséricorde dans le coup d'un freluquet qui implore sa mère. Il retire l'arme qui grince contre le gorgerin et se relève péniblement. Il avait pensé plusieurs fois à fixer sa lame au bout d'une pique afin d'éviter de se baisser mais avait trouvé que le geste aurait alors manqué d'élégance et d'intimité avec sa victime.

Il avance une jambe puis l'autre, ses articulations craquent de plus en plus. Une main tente de saisir sa botte, il se retourne et s'affale à genoux dans la gadoue. Le visage du soldat, un de ceux de son frère est couvert de sang et de terre. Jéronime cherche un défaut dans l'armure de l'homme. Il y glisse son instrument et soulage l'agonisant. Puis il continue pendant près de sept heures, passant de corps en corps.

C'est le soir, autour de la table les convives mangent bruyamment. Son frère plastronne. Jéronime est las. Soudain, des rires, des cris de joie. Des enfants déboulent dans la salle armés d'œufs. Ils courent vers Jéronime et le bombarde. Les œufs pourris éclosent sur ses vêtements, son visage et sa barbe empuantissant l'air autour de lui. Encore une farce de son frère qui se tord de rire à l'autre bout de la table. Un enfant revient à la charge, un blondinet au regard cruel. Jéronime agit sans réfléchir et tire sa miséricorde de sous la table. L'enfant vient s'y empaler, gorge la première et reste pendu, tremblotant au bout de l'arme qui lui ressort par la nuque. Les rires s'arrêtent, les cris et les injures commencent. Son frère donne un ordre. Jéronime laisse les gardes le saisir et le ratonner. Lui, regarde une fillette qui se tient à l'arrière de la troupe d'enfants avec un petit sourire sur le visage. Elle tient encore ses œufs dans ses petites mains potelées, elle n'en a lancé aucun. Elle avance claudicante, elle porte une grosse botte au pied gauche.

Il n'y a pas eu de procès. Jéronime est ligoté à un poteau à l'extérieur des remparts. Le peuple a été invité à le lapider, certains lui on même pisser dessus, des gueuses lui ont montré leur cul, le priant de les venir prendre, moqueries, coups, douleur et misère. Son frère va le laisser là jusqu'à ce que quelque chose le tue : la faim, la soif, la honte, un pervers aviné ou une bête affamée. Jéronime pleurerait bien, mais à quoi bon. Il regarde autour de lui. Il souffre de tout son corps. Ce ne sont pas tant les contusions, les coupures, les brûlures ou le frottement des cordes. Ce sont ses propres chairs qui le torturent mais n'en a t il pas toujours été ainsi ?

Jéronime sait qu'il mourra finalement mais il est résistant. Cela fait maintenant dix jour qu'il pourri là. Des pas, discrets et bizarrement rythmés. Il relève la tête. La fillette aux œufs intacts. Sa grosse botte et, dans ses mains, une lame, longue, froide. Est-elle venue venger son ami ? Jéronime lit dans ses yeux que non. Le garçon mort n'était pas son ami. Il devait même surement la maltraité et lui infliger à elle aussi les pires tourments à cause de son infirmité. Vient-elle couper ses liens ? Le délivrer ? En quelque sorte. Jéronime comprend. La fillette ramasse une branche qui traîne sur le sol. Elle tire une ficelle de sa besace et lie la lame au morceau de bois. Elle avance, plante le bâton amélioré devant Jéronime, lame pointée sur son coup. Jéronime la regarde, lui sourit. Il attend qu'elle s'éloigne et se laisse glisser sur la lame en louant la miséricorde de cette petite sainte au corps douloureusement tordu. Misère, corde, miséricorde.

FIN

La misère du pachydermeLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant