La souffrance, toujours

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Jéronime d'Hoc est fils de gentilhomme, issus d'une longue lignée de chefs de guerre et d'aristocrates. Il aurait dû être général, planifier, ordonner et jouir des honneurs de son rang. Mais Jéronime est un monstre honteux. Il regrette souvent de ne pas être mort noyé comme nombre d'autres enfants impotents ou décroché du sein maternelle avant même la naissance grâce à quelques potions ou aux jeux d'aiguilles d'une vieille rebouteuse. Mais non. Sa mère aimante l'avait choyé comme un autre. Prenant soin de lui malgré les douleurs que sa venue au monde lui avait infligé. Malgré la laideur innommable de ce petit corps tronqué, malgré le dégoût qu'il provoquait chez ses frères et sœurs, sans parler de son père qui avait voulu le jeter en pitance au bouvier. Mais la mère de Jéronime était morte peu avant ses dix an et il avait alors dû se débrouiller seul avec ses chairs en excès.

Depuis, on l'avait moqué, battu, rejeté et finalement laissé de côté. On lui avait fait subir les pires tracas dont le moindre n'était sans doute pas l'humiliation constante. Lui même se détestait et détestait ses choses auxquelles il ne pouvait rien faire. Le plus affreux pour ce petit bonhomme laid au possible avait été cette fois où, jouant avec un agneaux innocent, il n'avait pu relever cette maudite jambe grosse comme un torse de veau sous laquelle l'animal s'était coincé. Jéronime avait regardé, impuissant, la petite bête chaude et douillette étouffer sous son mollet répugnant. Il avait pleuré, pleuré et les autres avaient ri, ri, ri.

Et puis, Jéronime avait grandi d'un coup, devenant puissant quoique toujours gauche à en mourir. Il avait alors remplacé la vitesse et l'efficacité par une cruauté froide qui éloignait les autres enfants et les idiots. Un jour, un ivrogne s'était moqué de lui en traînant bêtement sa jambe qu'il avait entouré de chiffons pour la rendre grotesque. Jéronime s'était tu. Mais l'ivrogne avait trébuché à portée de l'enfant monstre. Jéronime s'était alors laissé tomber et, avec la branche qu'il était en train de tailler en pic laborieusement, il transforma le ventre de l'ivrogne en dentelle, lentement, patiemment sans le quitter des yeux. L'ivrogne avait pleuré, pleuré et lui avait ri, ri, ri.

Un matin, Jéronime venait d'avoir quinze ans, il entendit son père s'entretenir avec son précepteur. Qu'allaient-ils faire de lui ? Les ordres, proposa le précepteur. L'exil, préférait son père ou la mort à défaut. Jéronime intervint malgré la certitude d'être ensuite battu pour son impertinence. Il hurla à son père qu'il voulait se battre comme ses frères. Son père lui répondit que c'était impossible arguant que même pour chier il lui fallait de l'aide et que se torcher le cul était une expérience qu'il ne connaîtrait jamais pour peu qu'il connaissent déjà la localisation précise de celui ci. Le père se moqua, le précepteur pesta dans sa barbe. Jéronime partit sans rien ajouter. Le soir, il trouva sur son lit une dague un peu trop longue, un peu trop effilée, à la garde en croix...une miséricorde. Il y était accroché un mot : aie au moins le courage de mettre toi même fin à ton ignoble existence, ton père qui ne t'aime pas.

Au début de l'hiver, son père et ses frères partirent à la rencontre d'une bande de mercenaires qui pillaient l'est du duché faute d'occupation. Jéronime embarqua dans un chariot sans que personne ne puisse le voir. La victoire fut facile et rapide. Le duc avait pour habitude de laisser agoniser ses adversaires sur le champs de bataille ainsi qu'une partie de ses propres forces lorsque le coût de leurs soins semblait trop important. Au matin, il n'y en avait plus aucun. Ni ami, ni ennemis. Les mourants étaient morts, apaisés sans doute. Au milieu, le jeune Jéronime tenait sa miséricorde ensanglanté et s'enfonçait dans la boue faute de pouvoir bouger assez rapidement. Son père le fit tirer par un âne, le battit puis lui dit que finalement il était peut-être bon à quelque chose. Son ouvrage lui épargnerait les brimades du peuple qui le taxait souvent de cruel en catimini. Jéronime devint enfin soldat, chargé d'achever les basses besognes de ses frères et de son père.

Et cela, lui alla très bien pendant près de 33 ans. Mais, depuis quelque temps, l'âge sans doute, Jéronime commençait à se lasser. Son père avait rejoint sa mère dans la tombe et c'était à présent son imbécile de frère aîné qui dirigeait le duché, ses armées, sa fortune et le sort de Jéronime par la même occasion. Et, autant son père le détestait tranquillement, le laissant la plupart du temps en paix, autant son frère ne manquait pas une occasion de le tourmenter. Trois jours plus tôt encore, il lui avait offert devant tout le monde un bonnet à grelot, lui proposant, au vu de son âge, de changer d'affectation, de quitter les combats pour devenir son bouffon personnel. Jéronime avait subi les rires hilares de la foule et s'en était allé dans l'ombre.

La misère du pachydermeLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant