Chapitre 28 - L'affront de Caliban

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— Ces regards qui se sont détournés, Merle, dit-il en cherchant à croiser ces yeux gris perdu sur le gazon, qu'il ne put saisir. Ils sont le reflet d'une ascendance évidente pour tout autre que toi.

Ne s'était-il lui-même pas reconnu, dans le miroir de sa mansarde ? Était-il donc si ignorant de son propre monde, si détaché qu'il ne connaissait pas le visage des Patriarches qui régentaient sa ville et ses Lois ? N'avait-il donc jamais ouvert le moindre foutu journal ?

— Tu en as vécu, des aventures. Tu as vagabondé longtemps.

Son regard se fit perçant.

— Je ne peux pas te laisser continuer à errer, si c'est sous ces traits-là. Ils couraient à ta perte, et à la mienne par voie de conséquence. Par les Premiers Patriarches, tu n'as donc jamais vu Coriolan de Malebrumes ?

Il venait de lâcher ceci presque comme une interjection, que la sphère de confidentialité étrangla. Merle secoua la tête. Non, il ne connaissait pas les visages de ceux qui gouvernaient cette ville et orientaient la France Sorcière. Toute sa vie, il avait été contraint à des préoccupations bien plus terre à terre et immédiates, comme celle de se nourrir malgré la nausée ou d'échapper aux nuits glacées d'un nouvel hiver. Alors non, il ne s'était jamais penché sur cette question, et ses pas de messager – même au-devant des Hautes Maisons – ne l'avaient jamais fait croiser les grands noms en personne.
Une parole demeurait. Est-ce que l'homme avait prononcé le mot ascendance ? Merle n'en avait pas, d'ascendance. Il avait été trouvé sur le perron des Services Sociaux d'Aide à l'Enfance de Saint-Archambault par une nuit venteuse. Pour lui, ses ancêtres avaient sans doute compté des changeformes, qui avaient connu les Persécutions depuis le Moyen Âge où on les écartelait, encore bébés, pour conjurer la malédiction qui était supposé s'être abattue sur leur famille. Il lui était évident qu'il aurait subi le même sort, en d'autres temps, pour être né dans une famille qui n'avait rien demandé à personne. En ces temps, peut-être plus cléments, il avait simplement fini sur la pierre de l'hospice. Son nom même en était le reflet, celui que le directeur des SSAE, Amphitryon Clodohald, lui avait donné. Il n'était rien d'autre qu'un orphelin au destin de paria, comme tant d'autres autour de lui en ce temps. Et il avait particulièrement bien suivi cette voie. Renald expira longuement, le fixant toujours même si la réciproque n'existait pas.

— Je suis sa Main, lui dit-il. J'agis pour sa Maison, comme tant de Vaughan l'ont fait avant moi pour les plus hauts dignitaires du monde entier. Je veille sur sa famille, depuis mes années les plus jeunes. Un exil, dans un engagement indéfectible.

Il avait sans doute embrassé sa tâche trop tôt, comme son père et le père de son père l'avaient fait avant lui. Dans cette sphère-là, seule la pratique semblait compter, et c'était presque au berceau que l'on propulsait les hommes de main sur le terrain, les poussant immédiatement à juger comme ordinaire des gestes dont nul être humain achevé aurait été capable. Il se tut un instant, et ses yeux brillèrent sous sa coupe mi longue.

— Il y a vingt-cinq ans, alors que j'en avais moi-même vingt... te rends tu seulement compte... J'ai laissé un nourrisson aux portes de Saint-Archambault.

Cette parole vit relever les yeux de Merle, très brièvement, avec une sorte d'urgence. Quelque chose venait de cogner, comme une pierre s'insérant dans l'encoche pour laquelle elle avait été taillée au milieu des flots de paroles qui le laissaient incrédule. Il écouta. Toujours mutique, mais dorénavant visiblement attentif.

— Un nourrisson particulier, qui avait tantôt été roux, tantôt blond, tantôt brun. Tantôt une fille. Et tantôt un garçon.

La main de Vaughan se posa sur le bois de la guérite du jardinier, par-delà le grillage de laquelle se trouvaient les outils entreposés. Son regard était grave, triste, mais à la fois convaincu.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant