Chapitre 26 - Lutèce est une fête

24 5 2
                                                  




Sur le drap blanc, un rayon de la lumière du matin glissait comme un mince filet de printemps. Fluide, elle contournait chaque pli, épousait chaque méandre de coton, de peau, de pelage. Socrate – le chat – rêvait à des caresses dans quelques trémulations de coussinets. Et sur l'oreiller rebondi sans doute négocié aux surplus des polochonneries de Saint-Germain des Prés, Titus dormait.
Ce qui l'avait tiré du sommeil, Lancelot n'en était pas bien sûr, et ce fut après un long étirement qu'il força ses yeux à ajuster leur focale sur le mur recouvert de pages de livres qui faisait face au lit. Des lignes d'imprimerie régulières, juxtaposées dans un ordre qui n'était pas celui d'origine, toutes issues d'une copie peu onéreuse du Syllabus des Lois. Était-ce par manque de respect que Titus avait tapissé la seule pièce de son appartement de l'un de ses ouvrages d'étude ? Peut-être. Ou alors, l'étudiant s'était tout simplement imposé leur contemplation quotidienne pour mieux les retenir. Cette pensée fit sourire le jeune Caupona dont la conscience revenait peu à peu. Mais – soudain – le son qui avait brisé son sommeil se reproduisit, intact, sur le carreau de la fenêtre qui donnait sur la rue de la Haute Feuille.

Toc !

Un gravillon venait de percuter le verre, rapidement suivi par un autre encore, et Lancelot remonta le drap sur son nez comme s'il avait voulu se cacher. Titus dormait toujours, d'un sommeil plus minéral encore que les projectiles adressés à sa lucarne. Dans le silence traversé par les ronflements du chat, il attendit une nouvelle manifestation de la personne qui canardait à coups de graviers depuis le trottoir ou la chaussée. Mais cette fois, ce fut une minuscule clochette dorée qui s'éleva jusqu'aux hauteurs du cinquième étage où se nichait cet appartement à pièce unique. Minuscule, gracile, semblable à celles dont Lancelot avait lui-même mainte fois fait usage pour déclamer des poèmes à sa place. Elle passa l'entrebâilleur et vint exploser sur le drap en deux mots pailletés d'or, juste à côté de ses cheveux emmêlés. « Descend, déserteur », disaient-ils. Et alors qu'il se redressait d'un coup et s'extirpait du coton clair, il murmura :

— Par Merlin, Saule !

En une seconde, il fut à la fenêtre, n'ayant pas besoin de plus pour traverser l'espace étroit que Titus louait à bon prix. Une de plus, et il ouvrit le carreau, se penchant pour mieux voir en contrebas dans la ruelle étroite. Saule. Celle qui était devenue bien plus que la cuisinière et serveuse engagée au départ du vieux couple Hespérus. Celle qui était autant une figure du Chat qui Pêche que Merle, sa plonge et ses visages infinis. Peut-être moins fameuse dans l'esprit des clients que son aubergiste de père, mais bien plus indispensable que ce que Lancelot lui-même était. Il ne retint pas son sourire.

— J'en reviens pas.

Dans la ruelle, ses mots descendirent en une cascade rieuse.

— Comment tu m'as trouvé ?

Les mains dans les poches de sa veste, la jeune femme auburn haussa les épaules.

— Descend, envoya-t-elle vers les hauteurs. A cette distance, ils réveilleraient tout l'immeuble mais ne s'entendraient quand même pas.

Lancelot regarda derrière lui : Socrate venait de se relever sur son félin séant et somnolait dorénavant debout, dans la lumière tranquille. Un peu plus loin, à moins de cinq pas, il avisa le vasistas qui s'ouvrait au-dessus du modeste coin cuisine, directement sur les sorties de cheminées.

— Non, dit-il en regardant de nouveau en bas sur le pavé. Toi, monte.

— Quoi ?

— Translate, juste un coup. Sur le toit.

Saule soupira. Mais un clignement des yeux, et elle eut disparu, ne laissant dans la rue de la Haute Feuille qu'une vague odeur de piment. Pour un peu, Lancelot en aurait ri, mais il ne réveillerait pas celui qui avait avantageusement mit un terme à son hébergement de fortune entre les rayonnages de Shakespeare and Co. Sur la pointe des pieds, passant en hâte sa chemise directement par-dessus son caleçon, il se hissa sur le plan de travail encombré de vaisselle et ouvrit le petit carreau. En une traction, il fut sur le zinc. Là, se détachant sur une mer de toitures inégales, à perte de vue jusqu'à la Seine et le Palais de la Justice sorcière où Titus était déjà en retard, Saule croisait dorénavant les bras.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant