163.Adam

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Quand est-ce que j'ai réalisé ?

Je suppose que c'est quand j'ai vu son nom dans la longue liste des décès de l'incendie, à la une du journal local.

Glissé là entre les autres, comme si quelqu'un allait vraiment prendre la peine de lire tout ces noms inscrits à la suite. D'ailleurs ça m'a bien énervé qu'on ait mis ça comme ça, un nom c'est rien, c'est du vent, qu'est-ce qu'ils en savent les gens d'elle, quand ils lisent Ezra MCcarty, 18 ans ?

Qu'est-ce qu'ils en savent ?

Est-ce qu'ils peuvent savoir quel personne elle a été, qu'est-ce qu'elle a fait dans sa vie, quelles promesses elle a tenues, combien de fois elle s'est inquiété pour les gens qu'elle aimait, combien de fois elle a pleuré, combien de fois elle a attendu que quelqu'un la sorte du noir.

Qu'est-ce qu'ils en savent, les gens, quand ils lisent Ezra MCcarty, 18 ans ? Rien. Ils en savent rien.

Quand j'ai lu son nom, je me suis mis à chialer.

J'étais à la table d'un McCafé dix mètres plus loin, à peine, je tremblais de froid, j'avais voulu me réfugier, essayer de grappiller des minutes, le temps qu'il me restait à vivre avant qu'on me foute en asile.

 Ça m'a fait du bien de pleurer, je crois, et puis après ça, j'ai commandé un thé. J'ai commandé du thé, je l'ai laissé refroidir, je l'ai bu glacé. Le serveur m'a demandé si j'étais Adam Everdeen, j'ai répondu que non, que c'était pas moi, qu'il faisait erreur.

Il avait l'air de douter franchement, alors j'ai décidé de lui dire que oui, que c'était moi. Que j'étais pas fou, en tout cas pas dangereux. Je lui ai dit qu'au fond on était tous un peu fou, que c'était normal la folie, que ce qui était inquiétant c'était de tuer des gens. Moi comme j'avais jamais tué personne il pouvait me faire confiance. Il est pas resté à ma table, il est retourné en cuisine et je crois qu'il a appelé les flics.

C'est pour ça que je suis parti.

Je me dirige sur la route qui mène au pont . J'ai repensé à son nom écrit sur la liste des morts. Je suis redescendu sur Terre d'un seul coup et je peux vous dire que je suis tombé de haut, de vachement haut.

D'un coup je me suis souvenu de tout ce qu'on avais fait dans la journée, de notre fugue.Jusqu'ici je n'avais pas imaginé une seule fois qu'elle pouvait  vraiment mourir, pour de vrai.

Je pensais à une blague, je pensais à une caméra cachée, à tout sauf à sa mort, c'était trop douloureux. 

Vous savez, je crois que la réaction habituelle dans ces moments-là, quand vous réalisez que la personne que vous aimez est morte, ce serait de hurler, de sangloter jusqu'à n'en plus pouvoir, vomir, s'effondrer, s'évanouir.

J'ai marché calmement en continuant de sourire aux gens que je croisais.

Moi je sais pas pourquoi j'ai réagi aussi bien, comment j'ai fait.

Pourtant les souvenirs repassaient en boucle dans ma tête, toutes ces soirées passées à se retrouver, tout ce qu'on avait construit, toutes nos grandes idées, tout ce qu'on s'était dit sans penser que la mort pouvait nous voler ce qu'on avait de plus cher.

Je me disais, tu vois Adam, t'avais raison, quoi qu'il arrive on finit toujours par être séparé de la personne qu'on aime, tu pouvais pas lutter contre ça, qu'est-ce que t'espérais, au juste ? Que t'arriverais à échapper à la règle ? Que tu pouvais déjouer les lois ? Que la mort elle t'attraperait pas, ni toi, ni Ezra ? T'as été bien naïf, mon pauvre Adam. Bien naïf.

J'étais debout  sur le pont.

J'étais franchement surpris que personne ne m'ait encore rattrapé, et comme j'avais peur de me faire emmener dans un hôpital psychiatrique, j'me suis assis.

C'était loin de tout, loin des autres. Les yeux fermés j'entendais simplement le vent et c'était comme si, elle était là avec moi, comme si elle  ne m'avait jamais abandonné finalement.

Je suis resté longtemps ici comme ça, immobile, les yeux fermés.

J'ai essayé de sourire en pensant à tous ces gens qui me cherchaient dans des bars ou dans les ruelles de la ville sans imaginer que je puisse m'être foutu sur un pont éloignée.

La nuit est tombée vite.

Notre histoire d'amour était contre nature.Tout le monde le savais.

Une inceste.

Vous savez, dans le fond, peut-être ça a vexé Dieu, ou la mis en colère  le mec qui s'occupe des décès, puisque c'est comme ça qu'on nous apprend, quand on est gosse. Que faut être droit pour aller au paradis, que tout au long de notre vie on est évalué pour savoir si on est digne d'être en paix à la fin.

Peut-être que celui qui s'occupait de ce truc-là s'est dit quand même, ce môme en bas il est pas gonflé de dire  qu'il va épousé sa demi- soeur?  

Et si je l'avais rejoins? Peut-être que cette mort aurait été la plus belle.La plus digne. Celle qui nous convenait le mieux. Mourir ensemble. 

Peut-être qu'on aurait dû mourir ensemble. Puisque c'était ce qu'on se répétait, constamment.

Être ensemble, peu importe quand, où et comment, mais être ensemble.
Ce soir-là, on aurait dû mourir.

 Peut-être que toute notre histoire avait été basée sur ça, finalement.

Sur la manière dont on allait en finir, sur la façon dont on allait se séparer.
Peut-être que tout ce qu'on avait fait jusque-là, et tout ce qu'on s'apprêtait à construire,Peut-être que ça n'avait été qu'un détail.Parce que peut-être que la véritable question, au fond, la chose la plus importante,C'était la mort.Peut-être qu'on était destiné à ça.J'ai su trop tôt que les sentiments et le péché conduisaient à une perte.

Qu'ils finissaient par nuire, qu'il n'y aurait jamais rien de plus douloureux que d'être séparé d'elle .Et pourtant aujourd'hui, si je devais recommencer à zéro, si on me proposait de revenir en arrière, je ne changerais rien. Je ne toucherais à rien, à rien du tout.

Sauf cette incendie....

Parce qu'elle a été la plus belle chose qui me soit arrivée dans ma vie.

Sur le pont ; j'ai regardé au loin.

J'ai respiré,crié un peu aussi.

Et puis j'ai sauté dans le vide.

Et je vous promets que ça n'a pas fait mal.

Juste entre amoureux |●TERMINÉELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant