161.Adam

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-Ton prénom ?
-Adam. Adam Everdeen.
-La date d'aujourd'hui ?
-Le 6 janvier.
-Quelle année ?
-2019.
-Les membres de ta famille ?
-Ma mère Vanessa, magrand-mère Cathia et...
-C'est bon, c'est bon. Ça m'a l'air normal. On va te garder encore un peu et te faire passer une nouvelle série d'examens. Tu as eu beaucoup de chance.

Je souris timidement.

D'accord, une série d'examen, me garder en observation, tout ce que vous voudrez.

Parce qu'après, je la verrai.

Après, je sortirai de là.

J'aurais des médicaments à avaler, c'est sûr.

De la rééducation à la limite, des pommades à appliquer, des précautions à prendre, tout le bataclan des coupures, des brûlures, des intoxications.

Je devrais revenir ici une fois par semaine pour vérifier que les poumons vont bien, que je suis pas dans un état inquiétant, d'accord, pas faux. Mais je vais la revoir, et ça c'est sûr, sûr et certain. Je le lis dans les yeux du médecin. Il fuirait mon regard sinon, il baisserait la tête.

Ma mère est partie chercher les autres. La famille proche. Pour me voir, parce qu'il paraît que c'est le mieux à faire après un choc. Après un coma comme ça. Paraît que je m'en tire bien, que j'ai de la chance.

Je sais pas ce que vient faire la chance quand on est dans une chambre d'hôpital, quand on a des brûlures tout le long du corps, quand on sait pas si la personne qui nous permet de rester en vie est morte et enterrée ou si elle est vivante quelque part dans le coin. Mais on dit que j'ai de la chance, alors soit.

J'ai de la chance, si ça vous fait plaisir.

Pour l'instant je fais semblant de dormir. Comme si ce n'était pas ce que j'avais fait sans arrêt pendant mes deux jours de lutte effrénée contre moi-même, pendant mes heures de combat incessant. Ils disent que j'ai besoin de récupérer, que je suis fatigué.

Moi je vois pas en quoi c'est épuisant de rester tout seul sans bruit, sans lumière, sans personne autour.

Mais pour pas les contrarier, je fais semblant d'être fatigué, de vouloir rester seul, le blabla habituel d'un mec qui sort du coma.

Je sais qu'après, je pourrais la voir.

Elle va venir me rendre visite, frapper à la porte timidement, demander si je vais mieux, si j'ai bien dormi. Bien sûr moi j'aurais pas fermé l'œil, vous pensez bien.

Comment fermer l'œil quand c'est comme ça.

Alors discrètement, j'observe la pièce. Pas quelque chose d'immense mais quelque chose de bien quand même. De potable disons, pour un hôpital. Quelque chose d'acceptable.Sur mon nez, y a des appareils de branchés, des tuyaux je crois, enfin d'où je suis c'est pas pratique pour voir, quelque chose qui me relie à une machine.

Au bout d'un moment, quelqu'un a frappé. Je savais que c'était Ezra, je m'en doutais bien. Exprès, j'ai fermé les yeux pour que quand elle rentre dans la salle, elle ne se dise pas que je l'attendais, que je guettais la porte à l'affût du moindre bruit, du moindre claquement.

-Adam ? C'est nous.

C'était pas elle.

C'était ma famille. Les trois, là. Les trois membres parfaits de la famille parfaite toujours là où il faut pas. À sourire comme des débiles, à faire semblant d'être heureux de me voir ici alors que c'est l'endroit le plus glauque du monde.

-Tu vas mieux ? Tu veux quelque chose ? On t'a ramené un livre, on sait que tu aimes lire...

-  Tu as froid ? Tu veux une couverture ?

Je voudrais demander où elle est, quand est-ce qu'elle arrive, pourquoi elle met autant de temps.Je sais bien qu'elle est parti chercher des fleurs ou un cadeau pour me faire plaisir. 

Peut-être même des chocolats. C'est toujours ce qu'on offre à un mec qui est hospitalisé. Alors on reste là, mes proches et moi, à se regarder, à se lancer des sourires embêtés. 

Quel beau merdier.

Mais les minutes s'éternisent, s'allongent et bientôt n'en finissent plus.

 Et j'en arrive à me dire qu'ils attendent peut-être que je pose la question, que je me réveille. 

Que je me souvienne soudainement de son existence.

Mais même avec toute la force du monde, même en ayant réussi à sortir d'un coma, même en ayant survécu à un incendie, à des fumées toxiques, même en étant un des quelques miraculés encore capable de réfléchir correctement, de s'exprimer et de voir clair, je n'y arrive pas.

Leur poser la question, ce serait remuer le couteau dans la plaie, me rappeler qu'Ezra aussi, y était, dans l'incendie. Que elle aussi, elle a eu mal. Que non, elle n'est pas allé me chercher des fleurs, des chocolats ou un bouquin pour me consoler. Que non, elle n'est pas derrière la porte à attendre le bon moment pour entrer. 

Que non, elle n'est pas debout à l'heure qu'il est. Peut-être dans un lit endormi à la limite mais certainement pas debout.

Ce serait me ramener à la réalité et je refuse.

Je refuse et quitte à m'enfoncer dans le mensonge, autant le faire jusqu'au bout. J'attendrai qu'on m'en parle. Qu'on me dise ce qu'elle a eu.

-Je voudrais dormir.

-D'accord... On te laisse. On reviendra demain.

Ils l'ont oublié. Je ne vois que ça.

Ou alors c'est moi qui suis fou, c'est moi qui débloque, c'est moi qui invente tout depuis le début.

Elle n'a jamais existé, cette relation c'était du beurre, c'était qu'un tissu de conneries.

Y a pas eu d'incendie, je suis ici parce que je suis malade, schizophrène d'ailleurs, et puis voilà, fin de l'histoire, terminé.

Le pont, le bruit de la mer, le train, les coups, la violence, les promesses, les baisers, les danses sous la pluie, les regards, les failles, le désir, les larmes, les je t'aime, les câlins, les blessures, les coupures c'était du vent, c'était rien que du vent.

J'ai envie de pleurer et pour la première fois depuis que je suis ici enfermé dans l'hôpital, j'y arrive.

Pas des torrents, juste ce qu'il faut, suffisamment de larmes pour avoir l'air d'un faible, pas de trop pour qu'on ne m'accorde aucune attention. Ezra existe bien. Je le sais, qu'elle existe. Qu'elle n'est pas morte. Qu'elle doit être dans la chambre d'à côté en train de penser à moi, en train de se demander quand est-ce que le cauchemar va se terminer.

Et puis j'en ai marre de pas savoir, j'en ai marre de changer d'avis tout le temps, j'en ai marre d'être constamment dans la confusion, dans la peur, dans l'espoir, dans le doute et dans la haine au final, la haine parce que quoi que je fasse je sais bien que je risque de me planter carrément et de tomber de haut.

La vérité, vous la voulez ? La vérité, c'est que sans elle à côté de moi, mon cerveau, c'est une tempête tropicale, un ouragan, un tsunami, gigantesque, immense.

Des pensées amères qui volent, qui se heurtent les unes contre les autres. Un mélange, un fouillis, un désastre.

Des mots, des phrases, des idées entremêlées, qui se perdent, qui m'entraînent vers le fond de mon esprit, qui me coupent à certains endroits. 

Je veux qu'elle revienne, qu'elle revienne c'est tout ce que je demande.

Maintenant.

J'ai besoin d'elle.

J'aurais toujours besoin d'elle,toute ma vie.

Juste entre amoureux |●TERMINÉELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant