158.Adam

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Le problème quand on est plongé dans un tel noir, c'est qu'on ne sait plus tellement quand est-ce qu'on dort et quand est-ce qu'on ne dort pas, puisque tout est identique.

Mais je sais qu'à mon réveil, ou du moins, à ce que j'ai cru être un réveil, quelque chose avait changé.

Quelqu'un était à côté de moi.

Et il ou elle est toujours là. 

Toujours dans la pièce. Je sens son souffle, son inquiétude, ses muscles tendus, ses mains moites. Ses mains, parlons-en.

Elles serrent les miennes tellement fort, je me demande comment je fais pour encore sentir quelque chose, pour encore savoir où sont mes mains, où sont mes pieds, où sont mes jambes.Comment je fais pour encore sentir mon propre corps.

Dans le silence j'entends sa peur, ses angoisses, ses doutes, ses peines, ses frayeurs et sa douleur, j'entends tout alors que je suis devenu sourd.

Ça fait longtemps qu'il/elle est là, il me semble.

 Ou peut-être pas. Peut-être qu'il ou elle n'est ici avec moi que depuis une minute trente. Peut-être que je suis fou, peut-être que je suis tout simplement enterré six pieds sous terre. Peut-être que ce n'est que le fruit de mon imagination. Peut-être que je suis dans une tombe à l'heure actuelle.

Que la présence, c'est quelqu'un qui pose une fleur là-haut.Peut-être que c'est comme ça que ça se passe, quand on meurt.On passe le reste de son temps à penser dans le noir et dans le silence avec la sensation d'une présence à côté de soi sans en être parfaitement sûr pour autant.

Je n'en sais rien. Je n'en sais rien et je m'en fous.

Je veux me réveiller.

J'ai passé toute ma vie à me demander ce que c'était que la mort, j'ai passé toute ma vie à essayer de parfois passer à côté, juste à côté, j'ai passé toute ma vie à essayer de la narguer et maintenant que je suis là, dans ce que je suppose être une chambre d'hôpital, je veux vivre. Vivre et je m'en fous que ce soit avec une jambe dans le plâtre ou une brûlure le long du dos, je m'en fous franchement.

Je veux Ezra. Je veux savoir ce qu'elle a. Comment elle s'en est sorti. Où elle est, ce qu'elle fait. Si c'est elle, ici dans la pièce.

Si c'est elle qui me broie la main comme ça. Si c'est elle qui parfois caresse mes doigts, ma paume de main comme on en avait l'habitude.

Si c'est elle qui souvent se penche pour m'embrasser la joue.

Si c'est de elle que proviennent les larmes salées qui viennent parfois s'écraser sur ma joue quand elle s'approche trop près. Si c'est elle avec moi.

Je veux entendre.

Qu'on me fasse écouter le bruit de la mer, n'importe quoi.Entendre.Autre chose que du vide, autre chose que du néant, autre chose que mes propres pensées, autre chose que les hurlements qui reviennent quand je m'endors.

Je veux entendre sa voix.

Qu'elle me chante une chanson, pitié.Ezra, reviens. Reviens et chante-moi quelque chose, n'importe quoi, sur un air débile, j'en ai rien à foutre, mais chante, chante, marre-toi, dis-moi que tu m'aimes, que je suis pas tout seul, que t'es encore là.

Je veux voir. Voir la mer, voir son sourire. Voir tout, absorber les couleurs, dévorer les étoiles avec mon regard. Autre chose que du noir. Pitié, pitié.

 Je deviens fou.C'est pas possible que je reste comme ça éternellement. 

C'est pas possible, je vais pas tenir. Pourtant ici y a pas de tunnel, pas de corde à laquelle je dois m'accrocher pour remonter vers la lumière ou autre connerie débile qu'on nous fait gober dans les bouquins et les reportages à la télévision. Ici y a que du noir et c'est sûrement la chose la plus angoissante au monde, le noir et le silence.Il faut que je me réveille, que j'ouvre les yeux. Que je sorte de cette bulle, de cet endroit morbide. Que je m'échappe, que je m'évade, que je fasse quelque chose, que je crie.Que quelqu'un m'entende, que quelqu'un me lance une décharge électrique, n'importe quoi.

Que quelqu'un me demande de m'accrocher. Que quelqu'un me tire de là, de cette merde. Elle est la seul à pouvoir le faire.Elle a toujours été la seul. Depuis le début. Bien avant qu'on ne se rencontre.

Elle est là, dans la pièce.

Ça doit être elle. Ça ne peut être que elle. Ici, avec moi. Je voudrais sentir son odeur. La toucher, lui parler, l'embrasser, le prendre dans mes bras. Je voudrais serrer sa main en retour, comme elle le fait sûrement.

Peut-être que je vais mourir. 

Peut-être que je vais pas m'en sortir mais dans ce cas-là, faut pas me maintenir dans cet état-là.

Faut pas me garder dans le gouffre, dans le fossé, dans le sombre, faut pas me laisser en suspension comme ça en pariant sur mon sort, sur la façon dont je vais m'écrouler.

Faut couper les cordes tout de suite. Faut pas attendre, faut pas laisser la colère mijoter là-dedans, c'est pas bon, pas bon du tout. Je voudrais bien attraper celui qui a dit que les gens dans le coma, ils entendaient toujours.

Soi je suis pas dans le coma, et alors franchement, je vois pas ce que c'est que cet état d'abstention, de pause dans l'organisme.Ou alors, je suis pas un mec normal.Parce que moi, j'entends rien. J'entends pas ma respiration, pas celle de cet individu qui me serre la main, pas celle des médecins, j'entends même pas les battements de mon cœur, à croire qu'il bat plus depuis un bon bout de temps.

C'est difficile de sombrer plus que ça quand le noir a gobé tout le reste.

Je vois même plus mes putain de souvenirs en couleur. Je vois que du noir et parfois du blanc, quand je me concentre pour essayer de me représenter les couleurs, ce qu'il en reste, ce que j'ai retenu.

 Ce qui ne tardera pas à s'effacer si je dégage pas de là.

Je crois que quand je rêve, je vois à nouveau. 

C'est là que je fais la différence.

Mais de toute façon c'est toujours le même rêve, c'est toujours la même image, c'est toujours la même chose alors à quoi bon.Si encore je pouvais me mettre à chialer, chialer de cauchemarder toujours dans les flammes, ça revient en boucle, si encore je pouvais en pleurer mais j'ai perdu le contrôle sur mon corps, sur mes larmes, comme j'ai perdu le reste d'ailleurs.

Comme j'ai perdu tout ce que j'avais.

Juste entre amoureux |●TERMINÉELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant