157.Adam

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J'ai entendu.Entendre à nouveau,c'est comme sortir la tête de l'eau après une longue apnée.

Se dégager du silence et nager vers le haut, nager de toutes ses forces, battre des pieds, remonter vers la surface. Mais autour de moi, le noir est resté. Pesant. Il m'a abattu. Je ne voyais plus rien. J'entendais juste. Des bouts de mots sans aucune signification, hachurés, entrecoupés.

On a un patient. Importante inhalation des fumées. Attention. Graves brûlures. Doucement. Oxygénothérapie hyperbare. Ça va trop vite. Ventilation assistée.

Surveillez le cœur.

Réanimation cardio-respiratoire en soins intensifs. Dégagez le passage. Salle de réveil. Surveillez le cœur.
Pas de prénom, pas de numéro de téléphone. Poumons détériorés.
On ne sait rien de lui. C'est un miraculé. Surveillez le cœur.
Mettez les infos. Ils parlent de l'incendie. Plus de cinquante morts. Les issues de secours étaient bloquées. C'est abominable. Surveillez le cœur. Attention.

Et puis le silence est revenu. 

Je n'ai jamais su finalement s'ils avaient juste quitté la pièce, si j'étais mort ou autre chose, quelque chose de plus horrible encore.

Je me suis mis à penser.

Penser, ça m'a rassuré. Un mort ne penserait pas. Mais je ne savais pas s'il fallait mieux être vivant, alors j'ai arrêté de penser. Je me suis souvenu, plutôt. De mon rêve avec Ezra. De nos promesses. De nos nuit d'amour. De nos premiers mots. De tout ce qu'on avait fait. Ensuite, je me suis mis à pleurer, mais les larmes ne coulaient pas, de toute façon il n'y avait pas de larmes puisqu'il n'y avait pas de visage, et puisqu'il n'y avait pas de visage il n'y avait probablement pas de corps non plus.

 Alors j'ai essayé de me lever, c'était peine perdue. J'ai voulu crier aussi, crier,Ezra, j'espère que t'es pas dans les cinquante morts parce que je te jure que tu me vois débarquer là-haut où n'importe où là où vont les morts, je tiendrais pas deux jours tout seul, petite conne, t'as intérêt à avoir tenu le coup. Après, d'autres souvenirs sont revenus. Plus noirs. Plus brumeux. Plus durs à cerner.

Comme le souvenir que laisse un mauvais rêve. Là où on ne démarque plus la réalité du songe, du mythe ou du bluff.

Je me suis souvenu des flammes, des cris, des morts, des blessés et des gens qui bousculent, d'elle surtout, d'elle et son regard triste, d'elle et son sourire, d'elle quand elle s'est endormi dans mes bras, d'elle quand je l'ai bercé jusqu'à m'effondrer aussi. Du silence. Le plus effrayant, c'était ça, le silence. 

La sensation d'être le dernier survivant d'un cataclysme et même pas pouvoir se lever pour observer les dégâts.

Quand j'en ai eu marre de me souvenir, et quand j'ai estimé que ça me faisait plus de mal qu'autre chose, j'ai tout essayé pour l'appeler. Pour avoir de ses nouvelles. La télépathie, entres autres. À de nombreuses reprises. Rien. Le néant. Alors j'ai attendu.

 Qu'est-ce que je pouvais faire d'autre qu'attendre ?Et à nouveau le sommeil m'a emporté.

Juste entre amoureux |●TERMINÉELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant