Chapitre 25 - Le serment de Kelmenthiel

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Dans les sillons du plancher de chêne, la poussière de craie s'insinuait. Sous un trait continu, courbe, souple, qui vint finalement butter contre l'ourlet du tapis. Un geste du pied et Striknin l'écarta, puis il reprit son ouvrage et acheva son cercle. L'étoile à douze branches, régulière, vint le remplir comme par la plus pure évidence ; puis des lettres se dessinèrent, dans un alphabet qui n'était pas le leur. Lentement, une figure apparut sous les yeux incrédules de Vératre qui n'en perdait pas une miette, et elle se redressa sur son assise.

— Ton juge, souffla-t-elle. Est-ce que c'est... une invocation de kabbale ?

Elle avait déjà entrevu les élèves des disciplines arcaniques s'essayer à cet art antique entre les murs de l'académie de Pandimon, moyennant des pentacles souvent plus simples que celui-ci. Elle savait que les créatures qui apparaissaient sous les mots de leur invocateur provenaient d'autres plans qu'elle ne savait situer, qu'elles n'étaient le plus souvent pas de forme complètement humaine et que leurs pouvoirs allaient bien au-delà de celui des simples mages que les Sorciers étaient. Elle savait que ces invocations concluaient des pactes avec les Humains kabbalistes contre des services rendus. Striknin acheva son trait puis releva les yeux vers elle au-dessus de son pentacle.

— L'avantage, dit-il en une forme d'acquiescement, est qu'il emportera notre secret dans les sphères qui sont les siennes. En dehors du monde

Il se releva, culminant au-dessus de son tracé un court instant. Ce n'était pas une invocation très complexe, mais il convenait de ne pas être imprécis. La kabbale comptait parmi ces disciplines où le faux-pas pouvait être lourd de conséquences, même si elle n'était pas un art de Lune Noire et ne mettait en marche que les Éthers naturels. Il prit une inspiration profonde, et alors que Vératre ramenait ses pieds sous elle sur le fauteuil, tassée mais attentive, il souffla :

— Commençons...

Dans un silence concentré, il recula d'un pas. Puis, il usa de nouveau de sa voix dans un murmure parfaitement distinct.

— Par les voies d'aconit du Verbe et du Silence...

Une brève pose fit comme sonner les murs de la chambre.

— ... j'invoque celui qui réunit les âmes. Kelmenthiel aux doigts d'acier et aux filins d'argent, Juge des serments, entend la voix du Compagnon qui t'appelle et scelle en ce lieu le pacte qui est le sien. Sur les sentiers de Kéther, en ce soir, je t'invoque...

Alors même qu'il parlait, la poussière de craie, sur le sol, sembla s'élever de quelques centimètres en un halo brillant, émettant une faible lueur bleutée. Dans la cheminée, la flamme diminua à nouveau pour ne laisser entrevoir que les braises rougeoyantes dans l'ombre de l'âtre. L'atmosphère de la pièce se fit différente, comme si une fenêtre avait été ouverte sur un flanc de montagne. Une brume éthérée se répandit sur le sol autour du pentacle tracé et enfin, alors qu'il parvenait au dernier mot de son quantique, un tourbillon naquit au milieu des traits de lumière qui ne semblaient plus faits de craie.
La créature apparut dans un souffle semblable à un blizzard de tempête. Grande, humanoïde mais décharnée, pourvue de membres grêles et de longs doigts pareils à des couteaux d'acier. Son visage était aussi lisse que du métal, oblong, sans yeux, mais pourvu d'une large bouche acérée de dents d'ivoire. Il semblait ne pas avoir de pieds mais possédait deux ailes d'allure presque mécanique, étendues au-dessus de lui, dont tombaient des lambeaux d'étoffes flottantes. Là, à sa ceinture, sur une toge de tissu évanescent, pendaient sept bobines frappées de sceaux d'Éthers.

Que me veux-tu, mage ?, prononça l'entité d'une voix rauque mais envoûtante, telle que nulle oreille humaine n'aurait pu l'imaginer.

Tourné vers Striknin et sans prêter la moindre attention à Vératre, comme s'il avait été seul face au garçon, il sembla se déployer jusqu'au plafond de la pièce en faisant briller les poutres d'une lumière qui ne venait pas de ce monde. Le jeune Philthéon s'avança en détournant le regard, comme s'il lui avait été dangereux de le regarder directement. Le respect dont il faisait preuve était soigné, précis ; chacun de ses gestes, chacun de ses mots, semblait choisi parmi un millier d'autres.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant