Chapitre 2

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— Je dois rentrer chez moi.

J'ai passé mes jambes par-dessus la banquette pour m'y asseoir. Tremblante, toujours sous le choc de mon action, je peinais à soutenir le regard de mon hôte. Avec un peu de recul, je me demandais quel fut le cheminement m'ayant poussé à assouvir une pulsion de mort, un désir de destruction, un besoin d'étouffer cette petite voix dans ma tête.

Me levant, j'ai traversé la pièce dans de petites foulées du fait d'une jambe douloureuse. Que faire ? Où aller ? Je me suis retrouvée prostrée derrière une fenêtre à regarder la falaise de laquelle je venais de sauter.

Saisissant. Ahurissant. Effrayant.

— Vos vêtements seront bientôt secs. J'ai profité que vous dormiez pour lancer une machine.

— Merci, ai-je dit d'une voix sans timbre tournant à peine la tête dans la direction de mon sauveur.

Perdue, j'éprouvais de grandes difficultés à retrouver mes esprits. Les mains tremblantes, j'ai un peu plus serré la couverture contre moi.

— Vous avez soif ou faim ?

Fébrile, j'ai acquiescé. Je me suis retournée pour mieux considérer mon hôte dont l'apparence se reflétait faiblement dans la vitre. Dans l'ombre d'une lumière tamisée, il s'est avancé en gardant la distance nécessaire me permettant de me sentir à l'aise et en sécurité.

— J'ai un petit creux, ai-je soufflé en essuyant les larmes coulant sur mon visage. Plonger dans une mer agitée ouvre l'appétit.

L'homme, robuste, a répondu à mon sourire forcé par une expression compatissante. Les mains dans les poches de son pantalon, il a contourné la table basse.

— Je n'en doute pas.

Sans me quitter du regard, il s'est éloigné.

— Un sandwich vous ferait plaisir ?

J'ai haussé les épaules. Déterminer ce qui me ferait plaisir était la dernière de mes priorités.

Hésitante, je l'ai suivi dans une spacieuse cuisine dernier cri. Un endroit moderne et contemporain aux diverses nuances de blanc et de gris. Des corniches accentuées par de luxueuses finitions. Des étagères en aluminium aux portes vitrées pour une touche de glamour et de chic. Un plan de travail en marbre traversé de splendides veinures d'un doux bleu, des tabourets de bar surmontés d'assises douillettes, un îlot central massif, une hôte imposante. Sa cuisine était approximativement d'une taille supérieure au F2 que j'habitais et pour lequel je m'étais endettée sur vingt ans.

— C'est... c'est très beau.

L'homme s'est figé. Placé sous un lustre l'irradiant d'une délicate lumière j'ai perçu, le souffle coupé, une sorte de beauté absolue que seuls les peintres de la Renaissance savaient représenter avec minutie. Une beauté saisissante, absolument dérangeante. Des cheveux couleur de jais contrebalançant avec une peau laiteuse. Un visage délicat, d'une symétrie parfaite, terminé par une mâchoire d'acier. Ses joues et son nez parsemés de taches de rousseur foncées accentuaient ce regard puissant, perçant et franc d'un doré pur réchauffant le tout. Face à ce personnage, sorti tout droit d'une peinture d'un clair-obscur mystérieux, j'ai reculé d'un pas en m'appuyant sur le bar, troublée, gênée par un idéal déstabilisant.

— Thon ou poulet ? a-t-il demandé le plus naturellement du monde alors que d'un œil torve, je l'observais à la dérobée.

J'ai pris peur en songeant que la situation était trop belle pour être vraie.

— C'est un test ? Suis-je morte ?

L'individu a étouffé un petit rire pour n'afficher, par politesse, qu'un sensible sourire en coin.

Bleu Magnétique (EN COURS)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant