Chapitre 5 (Partie II)- Ruines Fumantes

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L'homme l'attendait depuis une dizaine de minutes aux côtés de Tribut et d'un grand cheval Alezan à fière allure. Il ne prêta pas attention à Eranne, occupé à seller son cheval et à déposer sur sa croupe des sacoches de cuir. Chaque geste envers l'animal était minutieux et attentionné, comme s'il s'agissait d'un enfant. Cela étonnait Eranne, puisqu'un homme de sa trempe laisserait entendre qu'aucun être n'aurait de place dans son cœur. Mais cet alezan prouvait le contraire, étant surement la seule personne proche de l'assassin.

- Elle s'appelle Xanthe, maladroite, mais très rapide.

- Je trouve ça peu discret pour un assassin d'avoir un cheval, déclara Eranne, assurée.

- D'une certaine façon l'activité des Saigneurs est légale. Du moment où des gardes ne nous reconnaissent pas ou qu'un crime est suffisamment camouflé en accident, mort naturelle ou suicide. Nous existons sans exister aux yeux de la loi. Maintenant, en selle, ordonna l'assassin.

La jeune femme était perplexe, cet homme d'allure froide et austère semblait finalement être agréable et même ... amusant. Elle se demandait ce qui avait pu pousser cet homme à commettre volontairement et presque quotidiennement des meurtres. Il l'intriguait tout autant qu'elle pour l'assassin, et ceci devait être la raison pour laquelle il ne l'avait ni tuée ni abandonnée. Sentant le regard pesant de la jeune femme, l'assassin se retourna vers elle et lui demanda:

- Je ne sais pas combien de temps tu as passé dans la salle de bain ... Mais as-tu regardé ton œil au moins ?

- Non. Cela me faisait trop mal, mentit-elle en baissant le regard.

- Tu devrais. Je ne suis pas médecin, mais j'ai causé des blessures mortelles bien moins effrayantes que la tienne, releva l'homme.

Sans dire un mot de plus, il se retourna et accrocha à sa selle le fourreau d'une épée au manche décoré d'émeraudes et de fleurs gravées. Très coquet. Puis il monta sur son cheval en poussant de son pieds gauche l'étrier et en prenant de l'élan avec le droit.

- Monte, je t'ai dit de ne pas me faire perdre mon temps.

Eranne exécuta la demande de l'assassin sans attendre. Mais, une fois sur le dos de son destrier, un point de pression, atrocement douloureux, s'était formé dans sa gorge. Elle était terrifiée en imaginant l'état du village, car si son œil avait été dévoré et sa chair brûlée, il ne devait rester plus grand chose de Souchefume.


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Ils prirent exactement le même chemin qu'avait emprunté Eranne lorsqu'elle était inconsciente. Au cours du trajet, il ne s'adressèrent pas un mot, rendant leur périple pesant. De plus, la forêt n'émettait aucun son, paradoxalement au tonnerre et au tremblements qui avaient résonné dans tout le bois. La jeune femme essayait de s'accrocher à cet instant dans ce lieu qu'elle avait l'habitude d'explorer. Elle pensa très fortement à la sérénité qu'il lui offrait, mais ne pouvait camoufler son inquiétude pour le village. Voyant l'assassin accélérer et atteindre presque au galop, elle se concentra sur cette longue route des marchands. Il n'y avait plus de secousses, ni de foudre, seulement le bruit des sabots foulant le sol. Erane souhaitait que cette mélodie ne s'arrête jamais, que la route n'ait pas de fin, et qu'ainsi, elle ne constaterait pas le chaos à Souchefume. 

Mais il était trop tard pour reculer, ils étaient assez proches pour apercevoir des flammes s'élever vers le ciel, caressant les nuages de leur sommet ardent. La jeune femme ne voulait pas le croire, sentant son mal-être s'amplifier au fur et à mesure qu'ils s'approchaient. De même que Tribut devenait nerveux et ruait de plus en plus fréquemment. Ils arrivèrent enfin aux portes du bourg, Eranne regardait les alentours en cherchant un quelconque villageois du regard, inquiète et désemparée. 

Elle tenta de repérer également son logis et sa famille. Mais elle ne vit rien hormis un véritable chaos. Les maisons étaient toutes en ruine, laissant entrevoir quelques mains ou têtes humaines ensanglantés, cherchant à s'échapper des décombres. Ou encore le pavé blanc de la place, fendu de toute part, formant des motifs semblables à la foudre. Pour Eranne, ce tableau macabre semblait irréel. Elle les reconnaissait, des clients, des amis, sa famille... Tous figés dans leurs derniers instants. Sa monture s'enfonça dans le village, permettant à Eranne d'examiner en détaille les corps. Ce phénomène était étrange et inexplicable, la foudre ne pouvant causer de tel dommages au corps humain. Les formes étaient trop anguleuses et géométriques. 

Suite à cette découverte, Eranne aurait préféré rester dans cette forêt toujours verdoyante et calme par rapport à ce ramassis de cendres et de pierres. Elle avait besoin de partir, immédiatement même, mais elle était tétanisée. Son vertige s'intensifiait, l'hallucination transmise par son œil reflétait la réalité.

Eranne descendit de sa monture, se griffant le ventre de terrible peine. Elle tomba à genoux, et, en gémissant, se prit la tête entre les mains. Elle avait horriblement mal dans tout son corps et tout lui semblait désagréable, le moindre bruit, la moindre odeur, surtout celui de chair calcinée. Elle cria si fort que les feuilles se détachèrent des arbres et s'envolèrent. Devant son œil se dessinait un voile rouge qu'elle ne pouvait dissiper, mais lui permettait de ne plus voir les statues. Une envie de sang, de tuer, d'enfoncer ses mains dans la chair comme le corbeau l'avait fait avec son orbite, la submergea. Deux voix qui s'adressaient à elle, intérieurement. 

Laisse la entrer. Lui disait la première.

Ne perd pas la tête. Répliquait l'autre. 

L'homme décida d'agir, voyant le visage de la jeune femme se tordre de douleur, posa les pieds à terre et avança vers elle. Eranne le regarda, le visage marqué de haine. L'assassin ne reconnut pas la jeune femme qu'il avait rencontrée, apeurée dans la forêt. Eranne profita de l'étonnement de l'homme, pour prendre l'épée accrochée à la selle de l'alezan. L'assassin, ayant tout de suite comprit, par son geste, ses intentions, se jeta sur elle et attrapa ses poignets avant qu'elle parvienne à sa monture.   

- Calme toi, bordel ! Je vais t'emmener loin d'ici.   

Il attacha ses poignets et ses chevilles, chose pour laquelle il semblait plus qu'expérimenté, avec une cordelette sortie des pochettes du cheval. Puis la posa, à plat ventre, sur la selle de Tribut.   

- T'as intérêt à arrêter ce cirque, ordonna-t-il à Eranne qui perdait la tête. Ce n'est pas un accident naturel qui a détruit ton village, ni même une invasion de barbare, c'est bien pire... Je t'emmène à Duroche, sur ce point, les mages sont plus savants que moi.   

La jeune femme avait le regard perdu dans le vide et ne répondit pas. L'assassin n'attendit plus un instant et pressa les flancs de son destrier qui s'engagea à nouveau dans le chemin, avec Tribut, accroché à la selle de Xanthe.  

Le Corbeau : Presage Des OmbresLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant