Chapitre 24 - La trace d'Ardillon Glideloquet

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Tic, tic, tic, tic.

Au dehors, la nuit était épaisse. Sur le papier de cartographie éclairé par les lumières au néon du plafonnier, la caravelle gravée sur le clapet en or de la montre à gousset brillait d'un éclat terne. Aussi terne que le visage de celui qui officiait sur le mécanisme miniature, avec toute la précision qui faisait l'apanage de sa profession d'artisan artéfacteur. Un instant, Ardillon Glideloquet s'arrêta pour regarder quelque chose sur la carte qui s'étalait devant lui, tracée à l'encre noire. Sur cette dernière, il avait porté de nombreuses annotations accompagnées de symboles marqués à la cire rouge. Il régla quelque chose à l'intérieur de la montre qui brilla un instant d'une aura de lumière bleue, gratta son crâne partiellement chauve et – de concert – une petite portion de la carte s'effaça.
Machinalement, il chassa la mouche qui le collait depuis quelques minutes, puis il vérifia le tout et reproduisit l'opération, rognant une nouvelle partie de la carte. Progressivement, cette dernière était en train de s'inscrire à l'intérieur du mécanisme d'horlogerie, à mesure qu'elle disparaissait du papier. Jamais les sorciers n'avaient tracé de carte de la topographie des Éthers aussi précise pour Lutèce, à partir des données des capteurs : ce serait tout simplement une merveille. Une merveille enfermée dans un écrin d'horlogerie magique. Une montre insoupçonnable, capable de projection éthérique : un artéfact déclenchable aux heures piles, sur l'énonciation de la devise de la capitale.

Tic, tic, tic, tic.

Il y avait des jours « qu'ils » ne l'avaient plus déplacé. Il dormait là, mangeait là et était autorisé à user de la salle d'eau directement attenante. Par les fenêtres entrebâillées mais entravées de barreaux de fer, il percevait le bruit des automobiles, sur le quai, en contrebas. Il enviait cette mouche. Cette bestiole insignifiante et libre qui aurait pu s'en aller en trois coups d'ailes dans l'espace où s'engouffrait l'air nocturne mais qui semblait trop sotte pour trouver le chemin.

Soudain, l'appareil de télévision qui était installé sur le mur s'alluma et il sursauta en manquant d'échapper son outil. La mouche s'envola. D'instinct, ses yeux se portèrent aux tuyaux qui couraient le long du plafond, sur tout le tour de la pièce. A chaque fois qu'on le tirait de son travail forcé, il avait cette crainte de les voir se déclencher : des dispositifs de pulvérisation de gaz d'Orichalque qui auraient en quelques instants dissipé toute magie dans cette pièce, la sienne y compris. On lui avait dit que c'était une mesure de « précaution ». Mais de savoir le minerai annulateur d'Éthers si proche, dans les bombonnes du faux plafond, le rendait à chaque instant nerveux.

Pourquoi ne translatait-il pas ? Après tout, un battement de paupière, un soulèvement des Éthers, un craquement de l'air, et il aurait été de retour entre les Illusions de Lutèce. Bien avant que le gaz d'Orichalque ait le temps de se répandre. Oui, juste une translation et il se serait soustrait à ce travail forcé, ainsi qu'à ceux qui l'avaient contraint à cette cartographie magique. Alors pourquoi ? Parce qu'il n'était pas seulement sorcier. Parce que toute la famille de sa mère vivait à Charenton-le-Pont, près du Monoprix, et était d'origine profane. Et parce qu'on lui avait clairement signifié que toute évasion de sa part signerait leur perte, à ces gens simples qui ignoraient tout de sa séquestration. Ce que ses geôliers lui feraient – à lui – une fois son travail achevé, il l'ignorait. Et à présent que l'écran grésillait en cherchant un signal, ils allaient certainement encore apparaître et lui dire d'accélérer le travail. Il fronça les sourcils et continua son labeur, tandis qu'un visage de femme apparaissait à l'image.

— Je ne peux PAS m'activer plus que ça, lança-t-il au hasard tout en insérant son minuscule rouage, ce sur quoi un bref silence retomba. C'est un travail très délicat, vous ne souhaiteriez pas – je suppose – que la restitution de la carte soit fausse.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant