Chapitre 1

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A 15h précises, Guillaume est fidèle au rendez-vous. La porte d'entrée s'ouvre doucement, devant les yeux ébahis de Pierre. Il ne perd pas une miette de l'arrivée du jeune homme et détaille avec avidité les traits de son invité et sa démarche. Il est plus grand que ce qu'il imaginait, et ses avant-bras – apparents sous le tee shirt – montrent trois fins et discrets tatouages. Le visage, lui, est fidèle à l'unique photo que Pierre ait pu visionner. Il a souhaité depuis le début ne disposer que d'un minimum d'informations sur le garçon : une photo d'identité et aucun contact sonore ni visuel. Seulement quelques mails pour se mettre d'accord sur le principe et l'organisation de la semaine qu'ils passeront ensemble. Comme convenu, une fois la porte refermée et les clés accrochées au clou, Guillaume retire ses baskets et ses chaussettes puis avance jusque dans le salon. Il est vêtu d'un simple pantalon de jogging noir et d'un maillot échancré blanc, qui lui donnent un aspect à la fois décontracté et dans l'air du temps. A sa manière insouciante de se mouvoir, et à l'assurance qu'on sent en lui, on l'imagine facilement posant pour une revue de mode. Une fois parvenu au centre du salon, il se plante bien droit et attend les indications de son hôte. Il porte encore un gros sac sur le dos – ses affaires pour la semaine – et semble ne souffrir aucun stress malgré les conditions inhabituelles de ce rendez-vous et le fait de se trouver seul chez un inconnu.

Pierre a beau avoir repassé mille fois dans sa tête le film de ce qu'il s'attend à vivre cette semaine, il n'a rien planifié de plus que cette entrée en scène. Il avait minutieusement préparé les lieux et laissé les clés sous le tapis, pour que Guillaume puisse ouvrir seul la porte. Désormais pieds nus dans la pièce principale, celui-ci a accompli à la lettre toutes les recommandations qui lui avaient été communiquées par mail. A partir de maintenant il s'agira pour Pierre d'improviser. Mais pris par un accès de timidité ou un manque soudain d'imagination, il reste muet et bloqué. Il a beau avoir tout organisé, il se découvre soudain incapable de passer à l'étape suivante. Il comprend que s'il ne se reprend pas, la semaine sera longue...

Heureusement, Guillaume semble être un garçon dégourdi. Devinant que son hôte gardera le silence, il pose nonchalamment son sac à ses pieds et commence à observer le salon. Après l'avoir parcouru très lentement du regard, il se met à déambuler d'une démarche confiante et décontractée. La belle lumière printanière qui a envahi Paris depuis ce matin remplit l'appartement d'une atmosphère douce et tranquille, dans laquelle il flotte avec un grand naturel. Il semble parfaitement à l'aise, et a le bon goût en s'arrêtant devant la bibliothèque de positionner l'un de ses pieds dans la tache de soleil doré qui irradie sur le parquet. Il s'agit d'un pied grand et assez massif, imberbe, avec le pouce particulièrement épais et les autres doigts plus fins, longs et harmonieusement dessinés. Cette partie du corps est imposante et élégante à la fois, et donne une impression contrastée de solidité et finesse, en adéquation parfaite avec l'aspect général de son propriétaire. Celui-ci est doté d'un charme tout particulier, et Pierre se fait la réflexion qu'il a des allures de grand félin : une panthère, un puma... Un animal agile et fin, mais aussi puissant et sûr de lui.

Guillaume semble aimer la littérature. En tous cas, il prend un soin particulier à détailler chaque livre sur la bibliothèque, comme s'il souhaitait en sélectionner un pour le lire. Son index survole lentement la tranche des différents exemplaires pour en recenser le titre et le nom de l'auteur. Malgré lui, Pierre sent le rouge lui monter aux joues. Il a l'impression que ses goûts vont le trahir, et qu'en quelques instants son invité en saura trop sur lui. Qu'y a-t-il de plus intime que les mondes dans lesquels on aime laisser planer son imaginaire ? Après les livres, ce sont les DVDs qui subissent le même contrôle exhaustif. Aucune expression sur le visage de Guillaume ne permet de deviner ce qu'il pense. L'hôte, témoin attentif, cesse de chercher désespérément quoi dire, et se saisit de la possibilité qui s'est naturellement offerte à lui : ne pas souhaiter la bienvenue au jeune homme et le laisser prendre seul possession des lieux. Après tout, c'est lui qui paye et qui impose les règles du jeu. Le rôle de Guillaume est de s'adapter à ses décisions. En y réfléchissant, Pierre comprend que le silence et l'absence de contact sont plus stimulants qu'une conversation polie. Il pourra observer Guillaume à loisir, comme un animal s'acclimatant progressivement à la cage dans laquelle on vient de l'enfermer. Et au moment où il le décidera, il sera temps de parler, pour discuter ou simplement formuler des ordres.

L'homme objetWhere stories live. Discover now