Chapitre 23 - De l'autre côté du miroir

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Il était grand temps qu'une nuit vienne balayer ce jour. Voilà ce que songea Striknin en passant la porte de sa chambre, ce soir-là. Avec un soupir, il se laissa tomber sur son lit. Après des heures passées au chevet de son père, il avait finalement compris que plus d'efforts n'y changeraient rien et que seuls les jours, à présent, le mettraient sur la voie de la rémission. Pouvait-on toutefois user pertinemment de ce mot ? Quoi qu'il advienne, il ne récupèrerait pas le bras qu'il avait perdu, et il y avait plus. Une blessure infligée par Coriolan de Malebrumes était bien plus qu'une cicatrice ou qu'un membre manquant. C'était le souvenir marquant les chairs et l'âme de la faute commise, dont il n'oublierait plus jamais ni le jour, ni l'heure. Sur l'étoffe épaisse de son couvre-lit, entre les baldaquins de bronze, il couvrit ses yeux fatigués du creux de son coude. Il n'avait que trop vu, en ce soir, les tableaux des illustres membres de la famille Philthéon, dont l'arbre généalogique enlaçait celui de la Maison de Malebrumes. Il en était fier. Mais il en était las.

Soudain, un grésillement distinct se fit entendre en provenance de son miroir sur pied et il rouvrit les yeux. Un grésillement qui n'annonçait pas une arrivée imminente, mais plutôt une communication chirale. Tel était le second usage que permettaient ces artefacts : de pouvoir se parler à distance par le biais des réflexions, aussi aisément qu'on l'aurait fait au moyen d'un orbe. Bien rares étaient ceux à qui il avait donné le droit tacite d'en faire usage. Et il se trouvait que la dernière en date était Vératre Hallsdóttir, peu avant qu'il ne l'eut renvoyée chez sa famille d'une façon aussi précipitée que navrée et anéantie. D'une caresse sur le côté de l'objet, il accepta la communication, espérant que ce ne serait pas son grand-père, appelant du futur ou du passé sans la moindre idée de la fenêtre temporelle dans laquelle il tombait. Mais non. Ce fut bien le visage de Vératre qui apparut et non pas celui de Datura Philthéon, au moins aussi creusé que le sien.

— Vératre, dit-il en passant une main sur ses yeux et en s'asseyant sur le tabouret tout proche.

Il n'était pas certain d'avoir envie d'une conversation, mais il regrettait à la fois amèrement qu'elle eut subi les événements du jour de façon collatérale. Comme en miroir de lui-même, la jeune fille frotta elle aussi ses paupières. Et avec une voix qui – pour une fois – ne portait pas très haut, elle énonça :

— Je n'arrive pas à dormir.

C'était en vérité quelque peu réducteur. Le dîner s'était passé en silence à la table des Noctombre, comme d'habitude : personne n'avait remarqué son malaise. Elle avait ensuite retardé le moment fatidique d'aller se coucher, angoissant à l'idée de se retrouver seule dans son lit face aux souvenirs de l'après-midi. Elle avait « révisé » au salon, jusqu'à ce que Betua vienne éteindre la dernière bougie, comme un ordre muet de déguerpir. Elle avait alors marché lentement jusqu'à la chambre et avait hésité à se coucher, assise sur son lit. Malgré elle, lui revenait sans cesse l'image de la manche sans bras du Maître Philthéon. D'un saut, elle s'était alors relevée et était retournée faire face au miroir du salon éteint.

— En me renvoyant chez moi, tu pensais vraiment que j'allais me border et faire de beaux rêves ?

Le ton n'était pas très courtois, mais elle réagissait ainsi lorsqu'elle n'allait pas bien. Lorsqu'elle allait très bien aussi, d'ailleurs, en y songeant, de sorte qu'il était très difficile de caractériser ses émotions. Striknin, toutefois, lui adressa un sourire en coin épuisé.

— Je ne sais pas. Tu as essayé le lait chaud ?

Ils pouffèrent de concert, totalement nerveusement, mais le sourire de Striknin retomba progressivement pour ne plus exprimer que la fatigue. Il avait bien conscience de ne pas avoir fourni à Vératre ce dont elle avait besoin pour combler son incompréhension, après avoir vu ça.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant