Chapitre 22 - Le rideau qui danse

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En haut de l'escalier qui montait aux mansardes, le pas de Merle se tut. Avec un soupir, il poussa la porte de sa chambre dont la lampe tempête s'alluma sur son entrée. Dans cette lumière dorée, le plafond incliné fait de lambris inégaux semblait presque harmonieux. La Lune était déjà haute, en ces heures indues. Et le rideau qui dansait à la fenêtre entrouverte semblait lui aussi l'avoir attendu. Silencieux et fatigué, il retira son pull hors d'âge dont la maille enchantée de charmes d'auto-ajustement s'effilochait par endroits. Face à son morceau de miroir, il posa ses mains de part et d'autre de la bassine que côtoyait le pichet. Là, son propre reflet lui renvoyait l'image d'un visage récent qu'il savait être le sien.
Il l'avait encore conservé au matin, pour la seconde fois, au moyen d'une concentration laborieuse qui avait fini par lâcher sur le coup de dix heures et demie. La journée durant, il était allé sous les traits d'autres gens dont il ignorait tout. Une adolescente à la peau sombre, un vieillard aux genoux cagneux, une quarantenaire sportive. Ce soir, à la discrétion de la fin de la vaisselle et dans les chantonnements légers de Saule qui préparait le petit déjeuner du lendemain, il s'était assoupi un instant sur la table de la cuisine et avait de nouveau pris ces cheveux sombres. Ceux qui lui avaient un jour valu son nom d'oiseau noir entre les murs de Saint-Archambault. Caupo les avait remarqués, bien sûr, et avait vociféré quelque chose comme « Jamais en salle comme ça ! ». Même si Merle ne comprenait toujours pas pourquoi, il respecterait cette injonction : il ne voulait pas causer plus de problèmes.

Depuis « l'incident » de la veille à l'atelier de l'Ébéniste, il n'était pas retourné dans les Ombres. A quoi bon, puisque son emploi de messager était à présent privé de destinataire ? Même s'il n'en avait pas dormi, Arsenik Philthéon ne s'était pas présenté, ne l'avait pas puni, ne lui avait rien réclamé. Irait-il lui demander son solde, au terme de ces missions de livraison d'élixir ? Il n'oserait probablement pas. Et ce même s'il avait – en réalité – quelque chose à rendre au maître des distillats. Quelque chose qui pesait autant sur sa conscience que d'avoir laissé entrer un limier de classe omega. Avec un soupir, il versa de l'eau dans la bassine et fit mousser le savon au cèdre noir. Son odeur emplit la pièce, elle qui était capable de tranquilliser son âme même dans ses heures les plus troublées. Pourtant, au moment où ses mains s'en furent dans l'onde irisée, il se redressa, saisi par une impression étrange, semblable à celle que l'on ressentait quand on était observé.

C'était à raison. Derrière le rideau, une ombre attendait, logée à l'extérieur sur le toit de la mansarde, dans le vent qui soufflait doucement. Un chat passa sur le zinc humide, un pigeon s'envola. Et enfin, un sourire s'afficha sur les lèvres de celui qui avait été patient.

Il avait grandi, tel fut ce qui vint à Renald Vaughan en premier lieu. Pour la première fois, il le voyait de ses yeux, sous cet aspect en tout cas. Grandi, et trempé dans des affaires qui le dépassaient, lui qui semblait ne pas être né pour être en paix. Certains auraient évoqué le destin, d'autres la fatalité, peut-être était-ce un peu des deux. Ou ni l'un ni l'autre, car en réalité, chaque pierre de l'édifice qu'était cet oiseau était parfaitement logique.
Ces cheveux noirs, ces yeux que l'on pouvait deviner comme étant d'un gris métallique, ne purent que provoquer une joie discrète à l'homme de main de la Maison de Malebrumes. Ce gosse avait bien tracé sa route. Mais s'il était à présent capable d'aller et venir sous ses traits propres, alors il était sans doute temps de reprendre le contrôle. D'endiguer, de prévenir ou d'exploiter : il se réservait encore le droit de choisir. Mais en tout cas de lui faire refaire un pas en direction du monde qui était le sien. Et de savoir. Oui. Il avait plus d'importance qu'il ne pourrait jamais le penser, même si – en ce soir – Vaughan n'était pas là pour ça.

Encore un instant, Merle observa les bulles de savon inexorablement attirées par la paroi de la bassine. Il plongea sa main, s'apprêtant à venir laver sa joue gauche d'un peu de la vapeur des fourneaux. Mais alors, se produisit quelque chose qui le retint, au moment où il allait soulever l'eau et le parfum de cèdre : une vibration – infime – qui vint parcourir la surface de l'onde en perturbant les bulles et leur amoncellement délicat. L'Auberge du Chat qui Pêche était faite de la belle pierre de Lutèce, rongée par le salpêtre dans ses soubassements et coiffée de deux étages de bois dans ses hauteurs. Malgré les sortilèges qui le rendaient plus ou moins imputrescible, l'élément ligneux avait souffert du temps et chaque secousse, même minuscule, faisait trembler la structure des planchers et poutres. Pourtant, cette fois, il y eut plus : le rideau dansa encore dans la brise puis – dans la bassine, dans le pichet et jusque sur l'épiderme du commis de vaisselle – l'eau se dissipa pour venir dresser aux frontières de la petite mansarde une aura de confidentialité.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant