Chapitre 21 - La magnanimité du Patriarche

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Certaines invitations ne tombaient jamais dans l'oreille d'un sourd. Il était en tout cas une personne qui entendait fort bien, et dont les tympans étaient même aussi affutés que des lames de rasoirs. Face au grand miroir du salon des Noctombre, Vératre Hallsdóttir tourna une dernière fois le regard vers la gouvernante heldique, Betua, qui arrangeait les ronds de serviettes en argent.

— Je rentrerai à l'heure, dit-elle pour la forme.

Le dire, au fond, n'engageait pas à grand-chose, et la petite créature lui envoya un petit signe qui exprimait un accord lucide. Là où elle allait, elle serait de toute façon sous bonne garde. Alors, se tournant avec un regard résolu et refermant ses doigts sur son sac de cuir, la jeune Islandaise murmura à la surface réfléchissante du miroir :

— Je vais au manoir Philthéon.

Avait-elle réellement pour but d'aller s'enquérir de quelques yeux de poissons-globes, qui avaient initialement fait l'objet de l'invitation de Striknin ? Objectivement non. En réalité, elle s'en était même déjà procuré moyennant écus sonnants et trébuchants. Quelques un de plus seraient toujours ça de pris, au demeurant, et ils étaient son sésame pour aller voir le fils du maître des distillats. Face à elle, la surface de l'objet changea, irradiant d'une lueur mouvante et bleutée appelant à faire un pas. Alors, avec une mine satisfaite et résolue, elle avança et emprunta le réseau de la très célèbre Société Nationale des Chiralités Françaises.

Voyager par les miroirs était une spécificité hexagonale. La taille importait peu, disait-on, et bon nombre de professionnels – comme les limiers ou les médicus – possédaient des artéfacts de taille réduite incorporés à leurs uniformes afin de pouvoir compléter leurs capacités de translation dans toutes les situations d'urgence. Les familles, elles, préféraient les modèles sur pied, avec une taille et des ornements croissants en fonction de la fortune. Les lignées les plus riches et les lieux publics possédaient en général une galerie des glaces, ou au moins un cabinet dédié à l'arrivée par un nombre variable de miroirs, entretenus avec soin. On disait qu'un défaut de réflexion pouvait être fatal, et qu'un entretien annuel par les ateliers réputés des miroiteries Saint-Gobelin était indispensable.

L'impression que faisait un tel voyage ? Celle d'une vague froide, peut-être, comme de passer dans de l'eau glacée et d'en ressortir aussitôt, entièrement sec toutefois. Vératre, en tout cas, n'afficha rien d'autre qu'une mine ravie en foulant le dallage du cabinet des arrivées du Manoir Philthéon, dans la lumière distillée par une verrière Art Nouveau. Trois des murs étaient occupés par d'imposants miroirs aux motifs de feuillages. Le dernier, lui, abritait une lourde porte qui aurait aussi bien pu être celle d'une entrée donnant directement sur la rue. Même si son arrivée devait déjà avoir été remarquée, elle s'approcha du heurtoir et lissa sa jupe pour faire bonne impression. Et alors, d'un geste confiant et décidé, elle frappa deux coups secs.

Clac. Un judas rectangulaire s'ouvrit, laissant apparaître l'œil vitreux d'un homme et les doigts d'un gant blanc. Un majordome, à n'en point douter, qui avait au moins aux yeux de Vératre le mérite de ne pas être un Held. Un instant, il la scruta puis referma son œilleton. Une seconde passa, puis le son de nombreux loquets magiques coulissèrent de concert dans des tréfonds mécaniques. Enfin, la porte pivota enfin sous son poids colossal, et celui qui répondait au nom de Frenodin Froideloup examina l'enfant qui se présentait, par-delà une fine herse encore close. Entre des cheveux gris, son visage en lame de couteau était d'une neutralité parfaite. Et d'une voix aussi profonde qu'une oubliette, il prononça :

— Déclinez votre sang, votre nom et vos intentions.

Pourquoi dans cet ordre ? Si ce n'était pas une évidence pour la jeune fille blonde, elle pouvait d'ores et déjà tourner les talons et repasser l'un des miroirs. Vératre, toutefois, accepta la formalité et en jubila même. Son lignage, elle adorait le détailler. Et pour le reste, elle se sentait tout aussi légitime.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant