Chapitre 19 - Le mascaron de Dionysos

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Dans le dos d'Orbalt Griffonblanc, les Longs Pendules oscillaient lourdement, dans ce vrombissement perpétuel auquel les riverains étaient tous habitués. Les mains enfoncées dans ses poches, tourné vers la rangée d'immeubles qui faisaient face aux colossaux artéfacts de mesure des Éthers, il observait la foule qui se massait en pointant parfois un doigt vers les hauteurs de l'immeuble qui faisait l'angle avec la rue des Anathèmes. Celle qui traversait la Rive droite du Sud au Nord en séparant les Lumières et les Ombres. Au numéro 2.

Sa présence avait-elle été remarquée ? Sans conteste, et elle n'étonnait personne. Il n'y aurait point de mouvements de badauds en sa direction, point de tentative de glaner son avis sur l'événement en cours, au-delà d'une dimension très professionnelle en tout cas. Car malgré son nom, malgré son sang, Orbalt Griffonblanc n'était rien d'autre en cette ville et en cette vie que le frère du Patriarche des Lumières, Tybalt. Ceci, et également le Capitaine des limiers.

Le corps professionnel d'élite des limiers était aussi ancien que la ville, et sa tête avait toujours été confiée à des dignitaires de haut rang. Une façon habile de valoriser ceux qui venaient en second, en les investissant de responsabilités dont personne d'autre n'aurait en réalité jamais voulu. Les limiers étaient les garants de l'ordre, à Lutèce. Ceux dont tous avaient besoin mais dont on redoutait à la fois l'intervention. Ceux qui portaient de longues capes bleu-marine au-dessus d'uniformes aux boutons argentés. Les aspirants – que l'on nommait les deltas – venaient de tous les bords de Lutèce, le plus souvent pour tous les avantages en nature que conférait cet emploi. Le logement, à la caserne abritée par le palais de la Justice sorcière sur le Quai des Heures Fauves, était sommaire mais constant, avec cette certitude d'être nourri, plus ou moins instruit et blanchi. Bien peu gravissaient les échelons jusqu'au rang de betas et a fortiori d'alphas. Encore moins se voyaient confier des missions d'enquête. Mais en ce jour, Orbalt Griffonblanc avait à ses côtés l'un de ceux qui en étaient les plus hauts gradés, preuve qu'il se passait au 2 de la rue des Anathème quelque chose d'assez curieux pour attirer l'intérêt des hautes sphères.

— Qui en a fait le premier signalement, Alagos ?

Ce dernier était un homme sans âge, qui semblait parfois ridé et parfois d'une lisseur juvénile sous des cheveux d'un gris d'argent. Son front trop fuyant pour être complètement humain surmontait deux yeux fendus à la verticale, semblables à ceux des sauriens. Un hybride, tel qu'on les nommait dans les ruelles de Lutèce. L'un de ces êtres qu'enfantaient parfois des créatures de magie avec une entité humaine, consentante ou parfois malheureusement pas. Des demi-faunes, des semi-ondins et bien d'autres, le plus souvent très sensibles à l'un ou l'autre des cinq Éthers. La plupart de ces êtres étaient relégués au rang des parias et se terraient dans des venelles où ils vivaient en ghettos. Beaucoup souffraient de pathologies consécutives à leur nature, mais rares étaient ceux à aller s'enquérir de l'aide à laquelle ils avaient droit, entre les murs de l'hôpital Saint-Archambault. Qu'était donc Alagos, pour avoir atteint un rang aussi haut dans la hiérarchie des Limiers ? Un herpétohybride, comme on nommait tous ceux qui portaient du sang de sauriens. Et cette voix qu'il éleva en cet instant au-dessus du pavé sembla en cet instant aussi profonde que le souffle de quelques anciens dragons.

— Un ramoneur, dit-il. A huit heure trente ce matin.

— Regardez !, lança une femme au milieu de l'attroupement. Ça recommence !

Tout en haut de l'immeuble, se détachant sur la pierre claire de Lutèce, l'un des nombreux mascarons venait de s'entourer d'un halo pourpre. Ces figures minérales qui ornaient l'architecture lutécienne étaient innombrables et typiques. Parfois drôles, parfois terribles, leurs visages décoraient les balcons ou soutenaient les pignons. Celui-ci était une tête de Dionysos, toute en barbe et en grappes de raisins, sa bouche et ses joues arrondies comme s'il allait se mettre à souffler. Ce fut d'ailleurs ce qu'il fit, et une longue colonne de vapeur rougeoyante s'éleva par devant les lucarnes du dessous des toits, jusque dans le ciel nuageux.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant