Chapitre 18 - Morne matinée

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Au dehors, les chats dormaient encore sur la gouttière, sous la lumière dorée du matin. Dans l'évier, le savon de vaisselle moussait, avec cette légèreté qui apportait toujours à Merle un semblant de réconfort. Pourtant, cette fois, quelque chose le troublait. Quelque chose qui ne lui était encore jamais arrivé, en un quart de siècle de vie. Quelque chose que remarquerait forcément Saule, qui allait arriver sous peu.

Au petit matin, il avait ouvert les yeux et avait cligné en regardant le plafond de sa mansarde, mais ce sentiment que quelque chose clochait était monté en lui avant même de soulever ses paupières. D'ordinaire, ses jours commençaient toujours de la même façon : par cette première morphie qui le saisissait à six heures en vrillant ses muscles et ses os. Semblable à celles de midi, de dix-huit heures, de minuit. D'habitude, elle était ce qui le tirait du sommeil. Mais en ce jour, il avait justement été réveillé par son horloge biologique, lui criant qu'il ne se passait étrangement rien.
Etait-il devenu soudain capable de la retenir, cette métamorphose de l'aurore ? C'était peut-être bien le cas. Et à présent qu'il regardait ce visage à la peau claire et aux yeux gris déformé dans la réflexion du dos d'une cuillère à soupe, il se réjouissait presque de ce progrès soudain. Presque. Presque, parce qu'il sentait que – à tout moment – il allait perdre cette concentration qu'il gardait pour que ne filent pas ses traits propres. Et presque, parce qu'il avait cette idée sourde d'avoir pris un risque en effectuant ses travaux de messager sous cet aspect-là, un peu plus tôt. Les injonctions de son patron avaient fini par s'ancrer dans son cerveau malmené par trop de variations de taille : il avait gardé sa capuche bien vissée sur sa tignasse noire. Personne ne l'avait vu à l'exception de Landalphon de Nesle, qui n'avait de toute façon plus conscience de rien. Il soupira. A quoi bon avoir un visage, s'il devait le cacher ? Il songea à Lancelot. A lui, il aurait voulu demander conseil. Mais il ne savait même pas où il se trouvait, en cette heure.

Un craquement se fit entendre sur le plancher de l'étage, rapidement suivi par le bruit distinct du bois des marches de l'escalier grinçant sous la descente de l'un des hôtes de l'auberge. Comme par un absurde réflexe, Merle coupa l'eau. Il reposa la cuillère, et s'en fut à la table d'office où il prit place avant de laisser lourdement tomber sa tête dans ses bras croisés. Alors, sans même oser respirer trop fort, il relâcha sa concentration et laissa passer sur lui cette morphie qui aurait dû l'emmener vers d'autres traits au réveil. Une seconde encore, une inspiration, et ce fut un homme dégarni d'une cinquantaine d'années aux épaules ossues et aux mains déjà noueuses qui se redressa et fit craquer les vertèbres de son cou.

Les bruits dans l'escalier avaient cessé, et pour cause. Là, sur les toutes dernières marches qui séparaient les toilettes nichées au demi-pallier des portes battantes de la cuisine au rez-de-chaussée, se tenait un homme immobile. Seamus O'Riordan – ou Mac Namara, peu importait pour de bon – s'était figé, comme à l'écoute de quelque chose qui avait pourtant été inaudible. Lui, s'était réveillé avec le mal de crâne qu'il avait mérité et que seuls les alcools d'Anthémis Caupona étaient capables de lui flanquer soir après soir. Ce brandy de piment était létal, il en était dorénavant convaincu. Surtout sur un être qui avait passé trop de temps à fuir et ne s'était plus guère octroyé de picoles pour garder les idées claires. Malgré sa céphalée, il l'avait senti, ce mouvement magique en cuisine. Car ce qu'il avait perçu ne relevait pas du son, non, mais de la convection des Éthers.
Ce phénomène
. Ce choc singulier au sein même de la chair d'un corps. Il l'avait déjà perçu. La veille, dans l'Impasse des Ronces Amères. Se pouvait-il qu'elle n'eut pas été du fait de la présence toute proche de l'Ébéniste ? Se pouvait-il que... Sa main vérifia, comme bien souvent, la présence de son pipeau. Le métamorphe. L'avait-il localisé ? L'avait-il suivi ? Par qui était-il envoyé ? Ou Seamus était-il encore en prise à quelques idées paranoïaques malgré les promesses du Patriarche Coriolan ? Deux pas, et il fut au bas des marches. Un de plus, et il poussa la porte battante ouvrant sur les fourneaux. Il n'en avait certainement pas le droit, mais il voulait être sûr. Au pire, il demanderait le service de son petit déjeuner de façon un peu pressante. Il s'avança, avisant le quinquagénaire qui se trouvait assis et venait de magistralement sursauter.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant