Le Manoir d'Albert Levinston

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Le soleil réveilla Michel Grandbois. D'instinct, il se cramponna au sommeil, mais le voile rouge brillant de ses paupières ne lui en laissa pas la chance. Il plaça une main devant ses yeux avant de les entrouvrir. Il était assis, à moitié couché, face à une fenêtre. Un store vénitien venait jeter un peu d'ombre, sans arriver à arrêter les rayons plus tenaces qui s'infiltraient entre ses lames.

Il s'appuya pesamment sur le bras du fauteuil en se levant, écartant les minces draps dont Grimaldi l'avait couvert. Il se sentait mal, la tête lourde. Il avait dormi tout habillé, à moitié assis et s'était réveillé dans une maison étrangère.

À mesure que les brumes du sommeil se dissipaient, il reprenait conscience de sa situation. Comment agir maintenant ? Ceux qui le pourchassaient semblaient bien renseignés ; ils n'auraient pas trop de mal à déduire qu'il était allé se réfugier chez Grimaldi.

Michel avança vers la fenêtre. Sous le soleil déjà brutal, la rue s'étendait, coquette. La plupart de ces maisons étaient sans doute abandonnées. Quelques-unes, qui avaient été des habitations cossues de leur temps, étaient barricadées. Un voisinage discret. Aucune voiture en vue ; dans ces environs, ceux qui en possédaient les rangeaient au garage. Les parages étaient parsemés d'arbres et de buissons, qui poussaient librement pour la plupart. Un espion ne manquerait pas d'endroits pour se cacher.

La cuisine était toute proche. Un café lui aurait fait du bien, mais les armoires étaient vides, comme il l'avait soupçonné. Il n'y avait rien à manger non plus, pas même une tranche de pain. Grimaldi était certainement au sous-sol, dans une pièce aux fenêtres condamnées, étendu dans un coffre, un congélateur... Peut-être un cercueil, pourquoi pas ? Michel allait sortir quand il aperçut une note, déposée sur le comptoir, bien en évidence. « Michel, je te retrouverai ce soir. Pendant que tu dormais, j'ai contacté Albert Levinston. Il va envoyer quelqu'un te prendre. Tu seras en sécurité chez lui. Je t'y rejoindrai cette nuit. »

Levinston était un initié de la deuxième enceinte des secrets, un personnage inaccessible, un brin méprisant, toujours tiré à quatre épingles. Il était riche et son influence inquiétait ses ennemis comme ses rivaux. Il intimidait Michel sans l'avoir jamais cherché, par son assurance et le luxe qu'il affichait. Grandbois était prêt à surmonter sa répugnance ; Levinston était sans doute l'homme de la situation.

Il passa à la salle de bain, rarement utilisée de toute évidence. Il trouva un peigne dont il dut enlever la poussière. Il commença consciencieusement à dénouer ses cheveux, projetant dans son esprit les images de la veille. La plus persistante était celle de cet homme qui s'enflammait de l'intérieur. Même à Saint-Sébastien, il n'avait rien vu de tel.

Un bruit le fit sursauter. Une voiture approchait. Il avança vers l'entrée, cherchant à rester invisible. Entre les lames du store, il aperçut une Mercedes noire de modèle récent dont le conducteur était dissimulé par des vitres fortement teintées. Elle s'immobilisa devant la maison et un homme en sortit. Il était vêtu d'un costume trois-pièces très ajusté ; il devait avoir un certain mal à s'habiller, car il était grand, massif, le torse épais, les bras énormes. Il jeta aux alentours un regard circulaire, puis avança sans hésiter vers la porte et sonna.

Grandbois recula. Devait-il ouvrir ? Il n'avait aucune chance face à un tel colosse.

L'homme attendait patiemment, sans prendre la peine de sonner une deuxième fois. Il balaya encore une fois le paysage du regard, sans la moindre apparence de nervosité. Michel se décida à répondre, élevant la voix suffisamment pour être entendu de l'extérieur. « Qui êtes-vous ?

— Je suis envoyé par monsieur Albert Levinston, pour prendre un certain Michel Grandbois. »

Michel ouvrit enfin la porte. « Je suis Michel Grandbois. »

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !