Chapitre 16 - Impasse des Ronces Amères

34 6 2
                                                  

Sur son front brun, Seamus tira quelque peu la capuche de son manteau, observant la rue qui s'étendait à perte de vue sur sa gauche dans les dernières obscurités de la nuit. Si la venelle des Brumes et Mirages était fort étroite en comparaison des boulevards, elle était longue de plusieurs kilomètres, traversant les Ombres de part en part en séparant les bons quartiers des Faubourgs plus miteux. La direction qui serait la sienne ? Celle du Midi. La moins recommandable, sans doute, puisqu'il longerait l'orée du Quartier des Parias. La moins recommandable ? Non. Il y avait pire. Et ses pas seraient justement voués à le mener là où il ne croiserait réellement personne.
Ainsi, il traversa en diagonale le Faubourg Saint-Antoine et gagna la rue des Bryones, au Sud-Est, par-delà les manufactures de chandelles et les parchemineries. Plus au Sud encore et à perte de vue, de plus en plus de bicoques voyaient leurs volets se fermer sur des obturations de bois ou de briques entassées sans mortier. Des maisons anciennes, délabrées pour la plupart, que l'on devinait inhabitées depuis des temps se comptant en décennies. A chaque coin de rue, des écriteaux énonçaient l'interdiction de s'aventurer au-delà, invoquant un risque magique élevé. Les Ruelles Interdites pulsaient depuis longtemps au rythme cyclique de la Lune Noire, là où un usage irraisonné en avait été fait. Aux premières bâtisses, l'élément maudit n'était que ténu : suave, agréable, appelant à faire un pas de plus. En s'enfonçant dans le désert brumeux de ce quartier, Seamus savait toutefois qu'il serait saisi au plus profond de son être jusqu'à en éprouver la nausée. Il était prêt. Ce moment, il l'avait même attendu au point de n'en plus dormir. Forçant ses yeux à voir dans la lueur du dernier lampadaire, il tira de sa poche le morceau de papier qu'il avait tourné et retourné si souvent qu'il en était devenu pelucheux. Là, en longues lettres, s'inscrivait la mention :

L'Ébéniste, Landalphon de Nesle, Impasse des Ronces Amères.

Seamus avait payé cher pour obtenir ces quelques mots, se posant en autant d'informations cruciales à ses yeux. Car malgré les promesses du Patriarche Coriolan, malgré la relative protection dont il bénéficiait entre les Illusions de Lutèce, il gardait à l'esprit le but qui était devenu le sien au point de l'obséder : se perfectionner dans les arts de Lune Noire. L'Ébéniste avait été un mage complet : artéfacteur mélanosélène, Tisseur de plans et surtout Anamorphe. Il pouvait lui apprendre. Tel était ce qu'il était venu chercher dans ce néant des rues perdues de Lutèce.
L'anamorphose comptait parmi les arts interdits, au même titre que les autres disciplines de Lune Noire. Peut-être était-elle d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles les pauvres métamorphes naturels – de naissance – subissaient des vies d'exclusion. Ces derniers naissaient capables de modifier volontairement leur apparence dans la gamme des possibles humains ; les anamorphes, eux, n'étaient que des mages ordinaires jalousant ces aptitudes morphiques. Avides, même, d'aller plus loin encore. En utilisant la Lune Noire, ils ne se contentaient pas  de prendre un nez aquilin ou des cheveux bouclés, non. Ils mettaient en marche l'Éther artificiel et honni pour transformer leurs extrémités, parfois plus, et se doter de griffes, de dards et de tout ce que la nature avait su innover de plus terrible.
Seamus fronça les sourcils avec détermination. Son instrument ne serait pas toujours dans sa poche : il voulait pouvoir réagir, riposter, même si on le lui retirait. Il avait étudié par lui-même quelques bribes de cette anamorphose et n'en était qu'au tout début du chemin. Seul un maître tel que celui qui vivait sous ces ardoises défoncées pourrait l'aider à aller plus loin. Avait-il perdu la raison ? Était-il devenu dépendant de ces convections de l'Éther maudit qu'il mettait déjà en œuvre au son de ses instruments pour manipuler les âmes ? Peut-être. Mais la Nouvelle Inquisition, au-delà des murs, ne s'encombrait pas – elle – de tergiversations.
Résolu, il tourna enfin dans l'impasse des Ronces Amères. Sur les toits effondrés, un cri se fit entendre. Celui d'un bel oiseau, blanc dans la seule lumière de la Lune, que l'on nommait tournebrume. Comme s'il venait de croiser un vieil ami, il lui adressa un sourire un peu triste et inspira longuement, avisant l'immobilité des façades abandonnées. Et enfin, loin de tous regards, il baissa sa capuche. Quelque part derrière une ancienne cheminée tordue, le jour pointait. Il était temps.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant