Chapitre 15 - Une sphère de Vide

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Dans les couloirs du Manoir Philthéon, les sons avaient toujours eu une tessiture singulière. Tel était l'avis de Striknin – en tout cas – lui qui avait grandi entre ces tentures brodées et ces mécanismes d'horlogerie, certainement trop nombreux pour la moindre demeure. Au-dessus des planchers de chêne rustique, les secondes égrainées par les différents mécanismes se mélangeaient comme les pulsations de plusieurs cœurs erratiques, glissant sur les alambics, rebondissant sur les fioles. Sur chaque tenture, dans le bois de chaque boiserie, figurait l'emblème de la famille, à savoir le serpent s'enroulant sur le sablier. En cette demeure, les philtres étaient partout. Autant, très certainement, que les allusions au temps.

Le petit salon était certainement la pièce que le fils d'Arsenik aimait le mieux. Pour ses belles bibliothèques qui s'en allaient frôler le plafond, et – justement – pour le relatif silence qui y régnait en la présence d'une seule horloge. Lourde, ancienne, pourvue d'un balancier semblable à une créature lente et immuable. Le fauteuil dans lequel il se trouvait, il le choisissait toujours pour lire, au point de soupçonner que la marque de son postérieur fut visible dans la trame usée de la toile. Un rayonnage entier de l'étagère attenante, organisée par ses soins, était à présent consacrée à la discipline magique pour laquelle il avait postulé à une thèse, entre les murs de l'université de La Sorbonne. Et le nom qui résonna en cet instant au-dessus de la page qu'il considérait, était celui que devaient présentement répéter en boucle le comité de validation des bourses doctorales.

— La nihilomageia. Qui aurait cru ça !

Striknin releva les yeux, et le posa sur celui qui se penchait au-dessus de son épaule. Âgé, hirsute au-dessus d'une très longue redingote de velours pourpre qui tenait plus de la robe de chambre, Datura Philthéon était un aïeul aussi singulier que la collection de montres qu'il portait à chacun de ses deux poignets.

— Vous, grand-père ?

Il l'avait toujours su, que son petit-fils choisirait tôt ou tard de prendre la tangente, et de ne pas verser dans la distillation. Arsenik ne digérait toujours pas ceci. Mais Datura, lui, semblait poser sur cette nouvelle le même regard que sur le reste : enthousiaste et peu surpris. Pourquoi ? Très certainement parce qu'il l'avait toujours su. Datura Philthéon, de la guilde des marcheurs du temps, avait passé sa vie à parfaire son art de la translation. Non pas spatiale, non, comme le reste des Sorciers, mais temporelle, au moyen des plus délicats philtres que tous les alambics du monde eurent produits. Ce qu'il avait vu de l'avenir ? Il était tenu de le taire. Mais parfois, en toute innocence, il lâchait une parole qui pouvait changer la face du monde... ou tout simplement l'emboîter dans la case qu'il savait déjà être la sienne. Datura laissa filer un rire léger, tout en rapprochant une bonbonnière qui contenait des griottes à l'eau de vie nappées de chocolat.

— Le problème majeur que tu vas rencontrer – et il n'est pas besoin de revenir de l'avenir pour le pressentir – est de trouver un référent entre les murs de La Sorbonne.

Il glissa assis dans le fauteuil qui faisait face à celui de son petit-fils, les délices de cerises posés sur ses genoux.

— La magie du Vide... est une discipline de Lune Noire. La seule chaire d'études mélanosélènes attribuée ce siècle a été désertée. Il n'y a plus personne, à l'université, qui voit d'un œil tolérant de s'intéresser à ces orientations de la magie.

— C'était au siècle dernier, grand-père.

Comme bon nombre de lutéciens, Datura Philthéon ne s'était jamais fait au changement de siècle, encore moins à celui de millénaire, et ce d'autant que sa ligne temporelle à lui était fort sinueuse, avec ses fréquents voyages dans toutes les époques.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant