131.Adam

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Je suis en bas de l'escalier et j'entends ma famille parler entre eux. Je ne comprends pas exactement ce qu'ils disent mais ils ont l'air fatigué, et quand j'entre dans la pièce, ils mettent immédiatement un terme à leur discussion et me dévisagent.Je ne sais pas où me mettre. Je sens que ma mère hésite à me prendre dans ses bras, comme si j'étais un rescapé de la guerre, un miraculé, comme si j'étais atteint d'une maladie grave et qu'on venait de me trouver un nouveau traitement. J'ai l'impression qu'elle est partagée entre le soulagement de me voir en un seul morceau et la colère de ma fugue et... bon.

 C'est vrai que j'ai exagéré. C'est vrai que je pouvais me passer d'elle hier soir. Au fond il n'y a rien qui m'obligeait à venir réellement. Et c'est vrai aussi que j'ai dépassé les bornes, qu'hier soir était un soir important pour tout le monde et que je suis allé trop loin.

Mais si c'était à refaire, j'y serais allé quand même. 

Parce qu'elle , elle avait besoin de moi. Et, oui, peut-être que ce n'était pas réciproque hier soir. Peut-être que, pour une fois, j'aurais pu tenir une soirée sans elle parce qu'après tout c'était le soir de Noël. Mais elle était seul, putain. Elle m'attendait. Je le sais. Au fond d'elle ,  elle espérait me voir arriver. Et je sais que ce sentiment-là, Ezra le connaît déjà, toutes les fois où elle était seul avant que je ne la découvre. Toutes ces fois où elle n'avait personne. Je ne peux pas accepter qu'elle  reste seul un soir de Noël.

La vérité, c'est qu'Ezra n'a pas spécialement besoin de moi. Elle a besoin d'une personne. Elle a besoin de quelqu'un pour constamment la tirer vers la lumière et je veux être ce quelqu'un. Je serai ce quelqu'un. Je refuse que ce soit un autre.

Mon beau-père nettoie les assiettes encore sales de la veille, laissées à l'abandon sur la table, après la fête. Ma mère tient un grand sac poubelle et y enfouit tous les bouts de papiers cadeaux qu'elle trouve, éparpillés sur la moquette. Et moi je me tiens là, dans l'encadrement de la porte, appuyé contre un mur imaginaire, bloqué. À leur tête, je sens que ça ne va pas, même si leur gueule de bois y est pour quelque chose. Mais mon beau- père pourrait me tuer. 

Il a le regard noir qui fait peur et ma mère se mêle à lui et je me transforme soudain en un gibier de viande exposé au milieu d'une horde de loups affamés. Je pense qu'à cet instant-là, je voudrais pouvoir appuyer sur un bouton et disparaître, je voudrais une télécommande offrant la possibilité de s'enfoncer vingt-cinq mètres sous terre et ne plus jamais remonter à la surface. J'espère qu'ils inventeront quelque chose de ressemblant dans le futur, parce que c'est exactement ce qu'il me faudrait tout de suite.

-Avec qui tu as passé Noël ? Moi je voudrais bien répondre, raconter, expliquer, je demande que ça. Tout balancer d'un coup de long en large, dresser le tableau. Je voudrais tout leur dire, tout ce que nous vivons elle et moi depuis le commence de cette histoire, leur promettre d'aller bien, leur parler d'elle, de ses habitudes, de ses fossettes, de son sourire, de la sensation de n'être qu'une plume, un soupir lorsque je suis à côté d'elle et que le silence nous emporte, et cette voix dans ma tête me hurle des mots qui perdent leurs sens, le temps s'éternise, j'ai la bouche entre-ouverte et aucun son qui n'en sort.

-Avec qui tu as passé Noël hier, Adam.

Ça ne ressemble même plus à une question. Je sais que ce n'en est pas une de toute façon, que c'est plutôt un moyen de me dire que, finalement, peu importe. Ce n'est pas grave. Ils s'en foutent de savoir avec qui j'étais. Le principal dans cette histoire c'est que je n'étais pas chez moi, je n'étais pas avec eux et c'est ça qu'ils retiennent.

-T'es la honte de la famille, Adam. Tu nous vraiment fait honte. Tout le monde nous a demandé où t'étais, on savait plus où se mettre. Mais t'étais où ? hein?  Mais t'étais ou bon sang !  t'étais ou !! 

Je pourrais me taire, baisser la tête et m'excuser, mais cette fois c'est moi qui continue, qui le coupe dans son élan, parce que je n'ai pas la force de les laisser parler encore, parce que je préfère que les mots sortent de ma propre bouche plutôt que de la leur,  parce qu'il est plus facile d'encaisser une insulte qu'on s'inflige à soi-même, alors je hurle à m'en décrocher un poumon, sans avoir la certitude de crier vraiment, parce qu'après tout peut-être que je hurle intérieurement, peut-être que je pense juste très fort.

Juste entre amoureux |●TERMINÉELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant