Chapitre 13 - La mémoire des Helds

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Au-delà des carreaux de l'appartement, la place Dauphine était plongée dans la nuit. Était-ce la soif qui avait poussé Vératre à se relever une fois son oncle et sa tante endormis ? A côté de son lit, sur un petit guéridon, une cruche et un verre étaient à disposition pour éviter ce genre de balades nocturnes. Non. C'était bel et bien la curiosité qui l'avait tirée du lit. En chemise de nuit, furtivement, elle glissa ses pieds nus de tapis en planchers en direction du salon. Son verre vide – dans sa main – lui servirait éventuellement d'alibi, mais elle n'en aurait peut-être même pas besoin. Ce qu'elle voulait ? Discuter. De choses que les adultes ne semblaient guère enclins à partager avec des « enfants » de son âge. C'était sans étonnement. Mais elle avait une autre cible que sa barbante famille.

A l'angle de la porte, elle se pencha : là, non loin de la table qui jouxtait le sofa, un être s'affairait à ranger le jeu de dames éparpillé par Vératre sans retenue aucune lors de sa partie avec la cousine Lotus. Betua. Une créature humanoïde qui servait à la famille Noctombre de gouvernante. Elle était petite, bien plus que Vératre, et aurait à peine dépassé la hanche d'un humain adulte. Sa peau, des quatre doigts de chacune de ses mains jusqu'à son crâne glabre recouvert d'un turban, était très pâle, comme si elle n'avait jamais pu voir le soleil. Entre deux larges oreilles semblables à celles de chauves-souris, des yeux démesurés encadraient une volée de taches de rousseur malgré un âge déjà plus si jeune. Betua était tout sauf humaine. Et Vératre – pour n'avoir jamais vu d'êtres semblables en dehors de Lutèce – n'avait aucune idée de ce qu'elle était.

— Les jeux vont se ranger tout seul pendant la nuit, lui dit-elle avec ce ton péremptoire que beaucoup de ses camarades haïssaient. C'est toujours ce qui se passe. Ça ne sert à rien, ce que tu fais.

La créature referma le couvercle du jeu en ivoire et en corne.

— Ils se rangent parce que je les range, petite demoiselle. La magie rassemble les jetons mais elle ne les compte pas.

En revanche, d'un sortilège qu'elle n'avait même pas prononcé, elle empila les boîtes les unes sur les autres pour qu'elles se glissent dans l'étagère. Vératre plissa les yeux. Cette « chose » semblait n'avoir besoin que de respirer pour mettre en mouvement ces Éthers que Striknin lui avait décrits sous les Longs Pendules. Elle la dégoutait clairement. Mais elle l'intriguait à la fois.

— La magie des Sorciers est tellement plus efficace que la tienne.

La seule réaction qui s'éleva, dans un premier temps, fut un sourire tranquille. Celui d'un être habitué à recevoir des paroles rudes. Betua se redressa et ramassa les nombreux volants de ses vêtements.

— La magie n'appartient pas aux Sorciers, souffla-t-elle, ce sont les Sorciers qui appartiennent à la magie. Et d'autres qu'eux y sont bien plus liés encore.

Sur la table, alors qu'elle lissait simplement le côté de sa robe, les crayons entreprirent de se ranger un par un dans leur pot, chose que Vératre observa avec son scepticisme ordinaire. Les islandais, en tout cas, considéraient les Sorciers comme la forme la plus aboutie des êtres sensibles aux champs magiques. Les créatures utilisant intuitivement les Éthers n'avaient aucun mérite à le faire. C'était là toute la différence entre le poisson et le champion de natation : le second avait travaillé et mérité sa médaille. Pour Vératre Hallsdóttir, le nageur valait mille poissons.

— Tu crois que ton espèce est supérieure, c'est ça ?, lança-t-elle. Alors que tu travailles au service des Sorciers ? D'ailleurs. Qu'est-ce que tu es exactement ?

— Supérieure ?

Betua observa celle qui était la nièce de ses Bienfaiteurs, mais qui n'en avait pas la réserve.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant