Chapitre 12 - Une chambre sur la Rive gauche

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Les rues se vidaient petit à petit tandis que les lampadaires à Ethers s'éclairaient un à un. Le soir tombait comme une ombre sur les ruelles de la Rive gauche où Seamus venait de poser le pied. Son grand sac de voyage reposait sur son épaule, et sa précieuse malle montée sur roulettes était au bout de son bras. Une halte, et il tira de sa poche un petit papier manuscrit. « L'Auberge du Chat qui Pêche », avait dit Bouchra Ouazzani. Il enfouit de nouveau la bandelette et s'engouffra dans l'étroite ruelle éponyme de l'auberge, qui faisait l'angle avec la rue Saint-Séverin.

Cette bâtisse à colombages ne manquait pas de charme. Haute de trois étages, peut-être quatre, il était difficile d'en qualifier l'architecture tant elle était biscornue. Sur son toit de zinc et d'ardoises mélangées, quelques pigeons s'alignaient et lorgnaient sur les phodiles de Saint-Séverin qui étaient leurs prédateurs. L'Irlande était loin, mais les lumières étaient accueillantes au travers des fenêtres à petits carreaux drapés de rideaux de dentelle. Seamus inspira longuement. Puis il accomplit les derniers pas le séparant du perron et poussa la porte.

En une seconde, il lui sembla être passé au travers de l'un de ces miroirs dont les Français se servaient pour leurs déplacements de courte ou moyenne distance. Une vague de chaleur remplaça l'humidité froide du dehors, les clameurs de l'apéritif le silence des pavés. Cette salle de taverne était faite du son des verres entrechoqués, des glissements de cartes sur le bois des tables dépareillées, du craquement sécurisant des vieux planchers. La lumière était celle des lampes à huile murales, et partout planait une délicieuse odeur de tourte épicée. Le tintement de la clochette mourut derrière Seamus. Et enfin, il marcha jusqu'au comptoir contre lequel il déposa son fardeau. Là, le patron était en train de servir une absinthe à un habitué à larges favoris.

— Quand je pense que certains disent que ça rend fou, opina-t-il. Si tel était le cas, vous seriez interné depuis longtemps à Saint-Archambault chez les mentamages, mon bon Althadeus. La ronce est bien plus dangereuse ! Et bien meilleure aussi.

Aucun de ces alcools n'était autorisé à la distribution dans les débits de boisson. Mais la vérité était que – au Chat qui Pêche – il y avait le dessus et le dessous du comptoir. Caupo avança son verre devant son client, tandis qu'il remarquait de concert le nouveau venu posté contre son zinc. Il déboucha une bouteille sans étiquette, se servit un verre pour lui-même tout en avisant son apparence de baroudeur, de son manteau râpé à ses bagages, puis régla son ton sur le mode amical et se pencha vers lui.

— Alors le voyageur, dit-il. D'où on vient ? Et qu'est-ce qui nous amène ? Non, laissez-moi deviner. Vous venez de loin, vous allez séjourner à Lutèce un moment et vous avez besoin d'un lit confortable. Et vous ne diriez pas non à un petit verre qui réchauffe. J'ai pas raison ?

Le discours était étudié et avait fait ses preuves. Les voyageurs un brin aventuriers, il les voyait venir de loin et pour cause. Bien des années en arrière, sa femme était partie avec l'un d'entre eux. A présent ? Son fils aussi avait filé pour un autre genre de voyage : un voyage d'inspiration littéraire. De ce fait, nul n'avait osé reparler entre les murs de l'auberge. Et une fois de plus, Caupo lui-même en chassa l'empreinte de son esprit. Il regarda l'étranger dans les yeux et choisit de lui présenter les fidèles de l'établissement, accoudés à son zinc.

— Je vous présente Monsieur Meracius, dit Vin pur. Monsieur Johanex, dit Johan ! Monsieur Althadeus, dit Le Roumain !

Ce dernier était vraiment Roumain, d'ailleurs. Ils avaient déjà tous un sourire aux lèvres, l'alcool n'y étant pas pour rien, et à l'annonce de leur nom ou prénom, chacun fit un petit mouvement de tête.

— Et le meilleur pour la fin : Monsieur Caupona dit Caupo. Moi-même.

Il salua, et Seamus lui rendit la pareille.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant