Chapitre 11 - Les joies de la famille

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L'effervescence du petit déjeuner était passée. A sa table ordinaire, Monsieur Dinard lisait son journal dans le soleil du matin, et était redevenu le seul client. Cet ancien rempailleur de balais, à la retraite depuis plus de vingt ans, faisait pour ainsi dire partie des meubles : il arrivait à l'ouverture et repartait à la fermeture, presque tous les jours. Il ne disait jamais grand-chose et se contentait de lire le Troubadour en sirotant son café.

En première page, la Une titrait sur le dernier Haut Conseil des Lumières et des Ombres, sur la photographie duquel deux hommes se serraient inlassablement la main : Tybalt Griffonblanc, le Patriarche des Lumières, et Coriolan de Malebrumes, celui des Ombres. Le premier était un grand homme robuste, au menton large et à la poigne assurée. Le second, quoique de moins haute stature, s'imposait par sa présence et par la barbe noire qu'il portait au-dessus d'une lavallière anthracite. « Un accord inédit pour des mesures visant à dynamiser l'économie de Lutèce au regard des autres grandes capitales de l'Europe sorcière », scandait la légende. Autour des deux protagonistes, dans un salon cossu, une assistance sérieuse observait. Dinard referma le journal pour en venir à ce qui l'intéressait le plus : la page des sports. Et d'un geste en direction du comptoir, il commanda un autre café.

— Lancelot, sers Monsieur Dinard.

Caupo, qui faisait la poussière sur ses bouteilles à l'aide d'un long torchon, tourna des yeux agacés vers son fils. Près de la cheminée, ce dernier relisait ses propres écrits depuis un bon quart d'heure au lieu de se rendre utile à remplir les moutardiers. Merle était à ses affaires, celles dont il ne parlait jamais. L'aubergiste le tolérait : c'était mieux ainsi, sans doute. Mais pas si ce qui lui servait de progéniture tirait au flanc.

Le matin était blême. Depuis les hauteurs du Mont aux Martres et en dépit de l'interdit, Zéphyr s'était enfoncé vers le Sud à travers les Grands Boulevards. Seule, pour la première fois, de toute sa courte vie. Avançant au seul gré de son intuition, il passa par un passage couvert, puis un autre, rencontrant à chaque traverse et à chaque trottoir des défilés de femmes et d'hommes se pressant vers Notre-Dame. Il espérait arriver à temps, lui aussi, pour le repas annuel des grandes stryges. il était pâle, égaré, troublé, plus farouche et dispersé qu'une nuée de pigeons poursuivie par une troupe d'enfants. Il allait, il marchait, il courait, prenant toute rue au hasard, tant poussé par curiosité que par toute la vie de privations qu'il laissait derrière lui.

— Triple bon à rien !

Plutôt que de préparer lui-même la tasse, Caupo traversa en quelques grandes enjambées l'espace qui le séparait de Lancelot et fit claquer son torchon derrière sa tête.

— Je t'ai demandé de servir le café de Monsieur Dinard ! Et tu n'as pas du travail à faire ?

C'était plus une remarque qu'une question, évidemment. Hébété, l'aspirant écrivain releva son visage, l'esprit glissant encore sur les pavés de rues que lui-même n'avait jamais vues.

— Comment je pourrais avoir du travail à faire quand Zéphyr a besoin de moi ?

Sur le coup, cette réponse lui avait semblé logique, mais les Éthers qu'il put sentir vibrer autour de son père le ramenèrent à la réalité. Le décor escarpé disparut et le cadre de l'Auberge se rappela à sa conscience. Il avait rangé la remise, attendu la livraison des fruits secs et... oh. Les moutardiers. D'une seule main, Caupo arracha son carnet.

— Pour la dernière fois, Lancelot, si tu ne fais pas ton travail correctement, c'en est fini de tes livres. De tes histoires, de tes poèmes. Des nuits à regarder la Lune. De ton Charles Beau de l'Air. Des longues avalanches et des molles pâmoisons. Tu m'entends ? Fini.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant