Chapitre 10 - Le courage et l'abnégation

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Depuis la rue Colophane, s'élevait la rumeur ordinaire des colporteurs de cordes et de marteaux, des polisseurs de cuivres et des tendeurs de peaux de tambours. Autour de l'Opéra national de Lutèce, la vie s'organisait autour de la musique, et celui qui s'asseyait contre le grand vitrail du salon observa un instant son propre pipeau. Seamus avait le front bas et l'air soucieux. Une physionomie que Bouchra Ouazzani suspectait être la sienne depuis des mois à présent. Depuis leur évasion, elle l'avait logé là, et lui avait permis de faire livrer en son appartement une malle qu'il avait souhaité récupérer en son précédent point de chute. Visiblement fort précieuse. Elle n'avait pas posé de question, elle pressentait qu'elle aurait mis là les pieds dans des sphères de la magie qui n'étaient pas pour elle.

Elle-même n'était pas encore revenue complètement de ses jours d'incarcération. Ses nuits étaient brèves, hachées par le souvenir de l'oppression imposée par l'Orichalque qui avait avalé les Éthers de leur geôle. Par toutes les questions qui lui venaient en repensant à ce qu'on l'avait forcée à accomplir, jour après jour. Le Patriarche des Lumières avait sollicité de la voir en personne le lendemain, tout comme Tiquetonne. Seamus, lui, avait reçu semblable convocation. Mais de la part du Patriarche des Ombres.

— Que vas-tu lui dire, l'Irlandais, demanda-t-elle en peinant à réaliser que tout ceci allait bien se produire.

Les Patriarches, pour la simple employée qu'elle était à l'Opéra, avaient toujours appartenu à des instances planant loin au-dessus de la petite personne du peuple qu'elle était. Tout ceci était surréaliste. Mais elle avait à présent de quoi soupeser la gravité de ce qui se passait.

— La vérité.

Il rangea son tin whistle dans sa poche et en tira sa pipe, qu'il entreprit de bourrer.

— Presque toute la vérité.

Bouchra s'assit en face de lui dans un instant de silence. Elle avait compris qu'il choisissait chaque parole, et elle lui laissa le temps de compiler les suivantes.

— Je lui dirai que ceux qui s'intéressent aujourd'hui à vos objets magiques, je les observe depuis que je les ai vus s'éveiller. Qu'ils étendent leurs réseaux en Europe, mais que leurs yeux sont braqués sur Lutèce plus que sur n'importe quelle autre cité.

— Ils m'ont demandé d'enchanter des vêtements de leur conception, dans des matières que je n'avais jamais vues. Ceci, moi aussi je le dirai au Patriarche Griffonblanc, car ces demandes n'étaient pas anodines. Ils m'ont demandé d'insuffler le courage. Et ils m'ont demandé d'insuffler l'abnégation.

Elle secoua la tête.

— Je ne manipule pas la Lune Noire.

A la différence de celui qui lui faisait face, elle n'était pas capable d'intervenir profondément sur la conscience, telle que la magie interdite de manipulation de l'âme le permettait. Malgré tout, elle avait conscience de la raisonnable efficacité de ses artefacts d'Éthers naturels, et des dérives que l'on pouvait en faire en s'imposant de les porter. Elle répéta, comme pour elle-même :

— L'abnégation.

Cette demande, sans doute, était celle qui l'effrayait le plus. Tout comme ce qu'elle savait de ce que Tiquetonne avait été obligé de confectionner.

— Ils nous ont emmenés chaque jour travailler dans des salles aveugles dont nous n'aurions pas pu retracer le chemin. En nous ramenant au sous-sol le soir. Marcus...

Elle avait presque peur d'y penser.

— Il a dû frapper des chevalières d'endurance, des gourmettes de vigilance, des colliers de précision.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant