Chapitre 9 - Du poisson au menu

34 8 0
                                                  

Dans l'évier, le savon de vaisselle se répandait en petites bulles irisées qui avaient aux yeux de Merle les vertus les plus apaisantes. De ceci, il avait présentement fort besoin. Pourquoi ? Parce qu'au dehors et jusque dans les rues de Saint-Germain des Prés, la foire de Lutèce battait son plein. Et surtout, surtout, parce que Saule avait tenu à l'y emmener au matin. Certes, le festival était rutilant, avec son amoncellement d'étals de tous horizons, ses cascades de spécialités régionales et son concours d'inventions. Mais pour un être que la phobie sociale submergeait encore très souvent, c'était une peine, y compris dans les lieux abrités. Sa collègue, elle, naviguait au milieu de la foule comme une sirène dans l'estuaire de la Seine. Mais lui, concrètement, avait frôlé la crise d'angoisse au détour d'un carrousel à saucissons. Il avait essuyé une morphie inopinée sur laquelle Saule avait décidé de « le ramener ». Lui, était incapable d'accomplir la moindre translation magique, faute d'avoir une image assez précise de son corps dans l'espace. Et dans l'état de stress où il s'était trouvé, une escorte aurait de toute façon été l'option la plus sûre. Sans en avoir perdu un morceau derrière, elle l'avait laissé à la cuisine et à une pile d'assiettes qui avait su l'apaiser. Puis elle était repartie « pour une dernière course », qui – depuis – s'éternisait. Derrière la vitre qui surplombait l'évier, certains des chats de la cour arrière venaient quémander quelques menus cadeaux. Merle souffla. Il allait mieux à présent. Soudain, un bruit de fracas s'éleva du dehors et l'une des poubelles vint rouler sur le sol. Le sang de Merle ne fit qu'un tour et il déposa son éponge avant d'ouvrir la porte de bois vitré.

— Vous avez déjà mangé, les chats !, interjeta-t-il en provoquant l'effroi de ceux qui étaient venus jusqu'à lui.

Les ordures comptaient ce jour leur lot de restes de poissons : Saule avait cuisiné des congres astigmates en sauce meunière pour le déjeuner. Cependant, quelque chose attira l'attention du commis. Là, au milieu des poubelles, se tenait une forme mouvante bien plus grosse qu'un chat. Celle d'une jeune femme en guenilles qui se redressa et se tourna vers lui. Une silhouette grêle tout droit issue du Quartier des Parias, telle qu'il n'en paraissait que peu dans les « raisonnablement populaires » Quartiers Commerçants.

— La cour est privée..., lança-t-il tandis que lui venait – un court instant – le réflexe de vouloir saisir une fourchette à volaille sur le côté du billot.

Cette réaction spontanée, il la réprima cependant avec dégoût. Un jour, il avait lui-même été à la place de celle qui ne venait certainement que chercher à se nourrir un peu, et elle n'était pas responsable du manque d'esprit qui lui avait fait omettre de fermer le petit portail à clé. Quoi qu'il en fut, elle se dégagea des ordures, les restes d'un congre en main, et avança vers lui avec pour seule parole :

Voulez-vous écouter ce que j'ai à vous dire ?

L'intonation était neutre, tout comme le geste. C'était un choix que cette femme proposait, en marchant directement à lui comme si elle était intentionnellement venue le trouver. A vrai dire, c'était peut-être effectivement le cas, car Merle put sans mal détailler ce qui pendait à sa ceinture : quelques collets, un long poignard. Et toutes ces marques laissées au hasard d'une lame sur ses bras. Elle pratiquait l'haruspimancie : une discipline divinatoire de Lune Noire que beaucoup préféraient éviter, qui impliquait de lire l'avenir dans les entrailles – de préférence battantes – de quelques proies. Les restes de poisson étaient possiblement en sus : peut-être qu'elle s'intéressait plus aux chats. Mais elle venait de prononcer la formule consacrée annonçant qu'elle avait vu quelque chose à son sujet et était venue le lui délivrer, et Merle fit un pas en arrière. Les prédictions lui faisaient encore plus peur que la foule.

— Je... ça dépend..., balbutia-t-il de la voix du jeune homme sous la forme duquel Saule l'avait raccompagné.

L'haruspice se redressa. Elle avait déjà eu affaire à des personnes ignorant le sens de sa question primordiale, celle qui précédait toujours une révélation, mais celui à qui elle venait de l'adresser était à son sens tout à fait au parfum. Et il avait peur. Elle fourra dans sa besace le morceau de congre qu'elle avait chapardé.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant