Chapitre 8 - L'oscillation des Longs Pendules

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Vératre avait descendu les escaliers lentement. En comptant soigneusement une seconde par marche. Après s'être moquée de la ponctualité et de l'organisation à la française, elle ne pouvait décemment pas se permettre d'arriver en retard ou en avance, aussi vérifia-t-elle une dernière fois la pendule du hall de l'immeuble lutécien où vivaient sa tante et son oncle. L'alibi de retrouver Striknin Philthéon avait fonctionné comme prévu et mieux encore. Son oncle connaissait son père et le tenait même en une certaine estime, pour un homme des Ombres. Sa tante, elle, était parfaitement ravie de ne pas avoir à l'accompagner pour ses achats, et ceci – en soit – aurait déjà eu suffi à la convaincre. Ainsi poussa-t-elle la lourde porte de bois qui donnait sur la place Dauphine : elle serait au centre en six secondes de plus. A quinze heurs. Pile.

Qu'il eut mis un point d'honneur à prouver sa ponctualité ou pas, Striknin était là lui aussi, assis sur l'un des bancs de pierre qui ponctuaient la place sous les marronniers blancs. Il appréciait cet endroit, niché à la pointe occidentale de l'île de la Cité, pour sa tranquillité et l'enclosure des immeubles qui lui donnaient des airs de secret bien gardé. Le temps d'avril était instable, et un large parapluie était à son côté, de ceux que fabriquaient les parapluitiers de la place des Vosges. Il n'avait pas attendu très longtemps. Et lorsqu'il entrevit Vératre avancer vers lui, il rangea le récépissé de La Sorbonne qui confirmait la réception de sa candidature avant de se lever sobrement et de la saluer.

— Alors ?, lui dit-il. Maintenant que tu es en compagnie suffisamment digne de confiance, quelle est notre première destination ?

Lui-même n'achetait guère ses propres fournitures académiques : ceci comptait parmi les tâches dont le majordome du manoir Philthéon s'occupait. Mais il y avait fort à découvrir à Lutèce, il en avait conscience, et l'un ou l'autre achat n'était finalement qu'un prétexte à aller flâner. Vératre retint son sourire, choisissant d'agir comme s'il était tout à fait normal qu'il lui rende un tel service.

— J'ai besoin d'un réassort d'ingrédients pour l'école, dit-elle. De préférence dans un endroit où on trouverait tout en une fois.

— Le quartier des apothicaires te procurera tout ce qu'il faut.

Ce n'était pas loin, et l'éclaircie appelait à la promenade. Si elle avait besoin d'ingrédients « controversés » (comme ce terme était délicieux), en revanche, elle aurait plus vite fait de pousser jusqu'à la venelle des Brumes et Mirages, à l'Est du Marais, voire à carrément venir fouiller dans les placards du manoir Philthéon.

— N'achète pas d'yeux de poissons-globes, lui dit-il, en ce moment ils sont hors de prix. Mon père en a à foison, une poignée ne fera pas de différence. Je pourrai t'en donner.

Vératre pencha la tête de côté. Elle n'était pas miséreuse, elle aurait fort bien pu les payer. Mais cette incitation au vol en la demeure d'un maître des distillats avait des allures d'invitation.

— Je pourrai lui « emprunter » aussi des bocaux ? Autrement, il faut que j'en achète.

Son sourire en coin ne trompait pas et cette question dépassait le simple esprit pratique : la proposition n'était pas tombée dans l'oreille d'une sourde.

— Je pense qu'il y a plus de bocaux vides que de livres sur les étagères, chez nous.

Ce fait dépitait assez Striknin. Lui, n'avait jamais laissé croire qu'il s'intéressait aux élixirs qui avaient fait la gloire (très relative) de sa famille. Bien plus amateur de lectures alambiquées que d'alambics à proprement parler, il n'enfiolait guère que pour les cours de l'académie, au désespoir d'Arsenik.

Sous cet accord tacite, ils prirent la direction du seul versant de la place qui était fermé par des arbres et non par des immeubles. Derrière, la prison de la Conciergerie alignait ses tours médiévales au milieu des scintillements des gouttes de pluie. Au bout, ils passèrent la Seine par le Pont au Change, par-delà lequel s'élevait la Maison du Griffon Blanc. A leur droite, non loin des jardins qui entouraient la demeure du Patriarche des Lumières Tybalt Griffonblanc, on entrevoyait déjà le quai. Là, plus hauts que les immeubles attenants bien qu'étant ancré au ras du fleuve, se dressaient d'immenses pendules qui oscillaient lentement. Ils étaient au nombre de cinq, colossaux, faits d'un métal enchanté pour résister à n'importe quelles intempéries. Au bout de leurs longs câbles, des sphères mates se balançaient avec une lenteur vénérable, dans un vrombissement qui n'était autre que celui de l'air déplacé. A toute heure du jour et de la nuit, et tant que la magie serait.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant