Chapitre 2 - Murdoch

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Murdoch



Passer du statut de simple anonyme à celui de star mondiale de la littérature n'a rien d'une sinécure. Certains y parviennent très bien, à croire qu'ils sont faits pour la gloire, pour les caméras et les interviews dans Le Monde ou The Guardian, mais pas Samuel. Des critiques littéraires de ces deux journaux l'ont interrogé, d'ailleurs, mais lui n'a jamais considéré la célébrité comme un habit confortable à porter. Au contraire, il la voit comme un costume trop serré, un col trop amidonné, des chaussures trop neuves.

Il a toujours écrit dans son coin. Et quand on lui demande pourquoi il écrit, il répond qu'il le fait parce qu'il le peut ; il ne précise jamais qu'en réalité, il le fait parce que ses angoisses s'estompent et s'effacent pendant ce temps-là. Et quand on lui demande ce qu'il aurait fait s'il n'était pas devenu écrivain, Sam explique invariablement qu'il serait sans doute mort à l'heure qu'il est. Ce qui n'est pas une réponse facile, mais elle a le mérite d'être vraie.

Sa nature solitaire et introvertie a toujours représenté un handicap, et ce même avant la publication des Larmes d'Aquarius. Répondre ainsi, avec une franchise redoutable, c'est comme un bouclier, une carapace. Et tant pis pour les réactions en face, entre la gêne, le rejet et la méfiance. On a loué le traitement sans fard de ses histoires, la brutalité infligée à ses personnages, la cruauté de la fin d'Aquarius, une terrible scène qui a laissé ses héros indemnes mais dépouillés de leurs possessions et de leurs illusions. Pourquoi s'attendent-ils, tous, à avoir en face d'eux un auteur lisse et parfait, ouvert et facile d'accès ? De toute façon, Sam ne lit plus rien le concernant qui soit paru dans la presse ou sur le net. Ce que l'on pense de lui, de sa façon de se comporter, sa conception de l'art, il s'en tamponne pas mal.

Ça ne rend pas sa célébrité soudaine plus simple, loin de là. Tous les jours, qu'il se trouve dans un train, dans un hôtel ou en signature dans un salon, le monde semble tourner plus vite autour de lui, il se sent emporté par le courant sans même avoir le temps de songer à résister. Il suit le mouvement, se laisse conduire d'un point A à un point B sans rechigner, accepte les poignées de main d'inconnus, les questions des journalistes, les marques d'affection des fans, s'écroule le soir dans le lit de sa chambre d'hôtel, puis recommence le lendemain. Chaque nouveau festival du livre lui fait l'effet d'entrer dans une arène ; les tables rondes et les conférences lui sont devenues si insupportables qu'il a dû décliner les invitations, préférant se concentrer sur les rencontres avec les lecteurs et les séances de dédicaces, et ce uniquement afin de faire plaisir à Clément.

Le mystère qu'il représente a été savamment entretenu par la maison d'édition et une équipe marketing de choc qui a bénéficié d'un généreux budget. Sam en était amusé au début mais aujourd'hui, il aspire à retrouver un peu de tranquillité ; voilà pourquoi il a demandé à ce qu'on lui fiche la paix pendant quelques mois une fois la tournée terminée. Il ne lui reste plus qu'une date à honorer, un salon qui se tient en périphérie de la ville, et il pourra disparaître durant un temps plus ou moins long.

Disparaître aux yeux du monde. Redevenir Murdoch, retrouver la compagnie des Tisseurs d'encre, ce forum à l'ancienne qui alimente les rumeurs et les fantasmes depuis quelques années.

Au départ, ce n'était rien d'autre qu'un forum de passionnés de proses ou de rimes grâce auquel Sam a regagné le goût d'écrire. Il lui a fallu attendre ses trente ans avant d'oser de nouveau raconter des histoires, manipuler les mots et les partager à d'autres ; dix ans plus tard, à quarante ans, le voilà auteur publié et acclamé par le public et la critique, et ce sans aucune volonté d'y parvenir. Une décennie de travail acharné, de partages, de rencontres virtuelles – en dehors de Noah Amil, il n'a jamais rencontré IRL les membres du forum –, des dizaines de nouvelles et deux romans, de belles amitiés formées au fil des années – Jovannah, Syrod et Nanshe entre autres, bien que cette dernière est aux abonnées absentes depuis des lustres. Lui, il y officiait sous le pseudonyme de Murdoch, et jusqu'à ce qu'il accepte le contrat avec les éditions Alfred Kelmann, personne ne connaissait sa véritable identité, ni même son visage. L'anonymat du forum était confortable et rassurant, il lui permettait de déployer ses ailes et de combattre ses démons par le biais de l'écriture. La confiance, le soutien et l'amitié de ses camarades de jeu l'encourageaient.

Midnight CityWhere stories live. Discover now