Chapitre 6 - Sur le papier glacé

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La nuit était déjà bien avancée lorsque Merle gravit l'escalier tordu qui montait sous les toits du Chat qui Pêche. Le bois craquait à chacun de ses pas, comme s'il avait été là depuis trop longtemps. Une journée de plus, faite de missives et d'eau de vaisselle. Bientôt, il goûterait au moins à un éphémère repos. Depuis minuit, il avait pris la forme d'un gamin de quatorze ans aux cheveux indisciplinables et aux bras maigres. Transporter les caisses de ronce et de brandy à travers la cuisine avait été un véritable calvaire et il n'aspirait plus qu'à se réveiller dans une autre peau, pour une fois. Il espérait juste que cela ne serait pas celle d'une vieille dame.

Sur le plancher antique du palier des combles, il s'arrêta et tourna le loquet de sa mansarde, pénétrant dans cette pièce minuscule dont Caupo l'avait autorisé à faire usage plus de six années en arrière. Quoique nichée sous les toits au même titre que les chambres des Caupona, elle n'en avait pas moins été initialement un grenier. Il ne s'était toutefois jamais plaint des conditions de son existence à l'Auberge. Après avoir connu les dortoirs communs de Saint-Archambault puis les ponts et les recoins de Lutèce en toutes saisons, il avait largement soupesé quelle chance s'était enfin ouverte à lui, et peu importait que le salpêtre et les vrillettes eussent aussi fait partie du lot.

Cette mansarde ne comptait guère de meubles, en dehors d'un matelas recouvert d'un édredon rapiécé et d'une étagère branlante. Merle n'avait pas grand-chose mais il tenait grandement à ce qu'il possédait, même si tout autre que lui n'aurait certainement pas compris l'attachement qu'il portait à ces objets. Il y avait là – entre autres – une vieille boîte de carton rongée par les poissons d'argent, trois écus oxydés, deux coupures de journaux et un petit miroir, entretenu avec soin. Tout était gardé propre. Aussi propre que pouvait l'être un lieu tel que celui-ci, qu'il ne rejoignait de toute façon guère que pour fermer les yeux.

Sur une caisse de bois, dans un angle, était posée une bassine près d'un pichet émaillé et d'une serviette grise. Sans demander son reste, Merle versa de l'eau dans le récipient et y plongea ce visage qu'il ne garderait plus bien longtemps. Pourtant, il arrêta un court instant son geste : sur le pallier, un craquement venait de se faire entendre. Son estomac déjà malmené par sa précédente morphie se serra un peu plus. Était-ce Caupo qui venait de se relever pour lui demander d'aller accomplir quelques tâches qu'il eût oubliées ? Rapidement, il sécha son visage et s'en fut s'asseoir sur son matelas avant de poser sa tête dans le creux de ses avant-bras d'enfant. Un nouveau craquement. Et enfin, deux coups discrets furent donnés à sa porte.

— Entrez..., fit-il avec résignation.

De toute façon, si c'était Caupo, il n'échapperait pas aux corvées. Pourtant, ce fut la longue silhouette de Lancelot – trop grande et trop jeune à la fois – qui se glissa à l'intérieur, une enveloppe brune dans une main et un torchon emballant quelque chose sous le bras. Un sourire en coin, et il présenta ce paquet à l'oiseau fatigué qui s'asseyait là.

— C'est un pain de Gênes, souffla-t-il en refermant derrière lui à l'aide de son pied. Il est léger, il cale vite et il n'a presque pas de goût.

Aux antipodes, donc, des farandoles épicées que Saule cuisinait. Lancelot savait que – ceci – celui qu'il tenait pour son frère aurait une maigre chance de l'ingérer et ce ne serait pas de trop : ce soir, sa tentative de dîner avait été écourtée par sa faute... et par le petit effet que Baudelaire avait produit sur son père. Il savait à quel point ces altercations – de plus en plus violentes – lui étaient difficiles à soutenir. Il voulait se faire pardonner... mais peut-être pas seulement. Il s'assit à côté de l'oiseau et croisa ses grandes pattes qui semblaient avoir grandi en premier.

— Merle, dit-il tout en déballant son présent, dont la simplicité rejoignait celle de la mansarde, dans la seule lumière de la lampe-tempête. Diantre, je suis désolé. Je sais que tu n'aimes pas quand on s'engueule.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant