Chapitre 5 - Rhapsodie dans le noir

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Au travers du soupirail qui donnait sur les poubelles de la cour privée, seul un rayon de Lune filtrait, pâle et aussi froid que l'air vicié par les pots d'échappements de la rue aux Ours. Depuis deux longues heures déjà, n'était resté qu'un gardien dans le bâtiment éteint, et l'un de ceux qui étaient enfermés là l'observait en faisant les cent pas. Dans cette cave, Seamus O'Riordan n'était pas le seul à avoir été jeté. Et comme les autres, il prenait garde de ne pas s'approcher des murs et des barreaux qui obstruaient l'air libre, car les toucher aurait été une idée regrettable pour leur aptitude à encore pratiquer la magie.

A la différence des deux autres malheureux qui s'asseyaient à même le sol crasseux depuis des jours qu'ils avaient cessé de compter, Seamus avait été capturé ce jour, après avoir erré tant de temps que son corps en portait les marques. Il les avait parfois traqués, il les avait parfois fuis, et en ce jour, il s'était sans doute approché de trop près. Revenant vers le centre de la pièce, il pesta une fois dans un gaélique marmonné et fit relever les yeux de la femme qui s'enroulait là dans une couverture de déménagement.

— Tu perds ton énergie pour rien, l'Irlandais, lui dit-elle à voix basse. Bientôt, tu auras tellement faim en attendant leurs croutons que tu ne pourras plus te lever.

Les yeux noirs de Seamus descendirent dans les siens tandis que la forme qui dormait à côté d'elle passait douloureusement en position assise. Un homme osseux à la peau noire et aux cheveux courts, qui portait encore un manteau de bonne facture à présent passablement souillé. La femme observa un instant en direction de la porte scellée de la cave, puis plissa les yeux sous ses cheveux méditerranéens.

— Ceci ne tiendra pas longtemps. Parlons vite mais parlons bien.

Elle savait que toute magie lancée même au milieu de cette pièce serait vouée à se dissiper en quelques instants, mais ils pourraient échanger vingt secondes, peut-être trente. Un mouvement de sa main, un murmure à peine, et l'eau mêlée d'urine des évacuations de la pièce se souleva pour venir former autour d'eux une sphère mouvante, discrètement irisée. Une sphère de confidentialité dont aucun son ne sortirait. Malheureusement le moins avenant des prodiges magiques que Seamus eut historiquement contemplés.

— Je m'appelle Bouchra. Lui, c'est Tiquetonne. Il enchante les bijoux, moi les broderies. Que sais-tu faire, toi, qui les intéresse ?

Sa voix portait une certaine urgence, et ses mots étaient choisis pour leur efficacité.

— J'imagine...

Même dans cette simple parole, l'accent de Seamus transparaissait. Pouvait-il seulement leur parler ? Avec ces inconnus, il ne partageait que le fait d'être sorcier et de se trouver enfermé dans une cave du Paris profane. Malheureusement, ils étaient probablement les seuls espoirs mutuels qui leur restaient.

— J'imagine qu'ils ignorent quels sont mes talents. Je suis là pour m'être intéressé à eux d'un peu trop près.

— Tu es un limier ?

— En quelque sorte.

Il hésita. Son anonymat, il l'avait acquis à un prix qui ne lui permettait pas le moindre écart. Mais sur ce qu'il avait découvert et que ses camarades de détention réaliseraient assez tôt, il se permettrait de murmurer.

— De l'autre côté de la Manche également, certaines forces s'agitent. Les sorciers d'Irlande sont terriblement difficiles à débusquer et n'habitent guère dans les villes. Ceux de London et de Dùn Èideann vivent dans des rues pratiquement imprenables. Mais Lutèce...

Il en était presque pâle.

— Votre ville n'est pas bâtie sur les mêmes fondements.

Bouchra regarda urgemment autour d'elle pour vérifier si leur sort d'isolement tenait bon.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant