Chapitre 4 - Une soirée ordinaire

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Si la nuit achevait de tomber sur le quartier de Saint-Séverin, si nombre d'employés du siège des Administrations Sorcières rentraient chez eux après une journée de labeur le travail était loin de devoir s'arrêter à l'Auberge du Chat qui Pêche. Au contraire. Ce moment était celui où le séculaire établissement de la Rive gauche commençait ses heures d'insomnie.

La grande salle du rez-de-chaussée était un assemblage hétéroclite de tables et de chaises dépareillées, vestiges de générations successives de Caupona. Cette lignée d'aubergistes usait ses manches de lin depuis un millénaire sur le zinc qui longeait le mur du fond sous des suspensions de verres bien lavées, non loin de la porte battante qui donnait sur les cuisines. Anthémis Caupona, le tenancier qui sévissait alors, regardait chaque soir la foule d'habitués se mêler aux gens de passage – certains fraîchement entrés par la Porte Noire – et les abreuvait en empochant les écus qui se devaient. Sous le plafond orné de dizaines d'objets laissés derrière eux par les pensionnaires de passage, la foule de ce soir ne dérogerait pas aux habitudes. Les rumeurs monteraient, les verres d'apéritifs descendraient, les cartes s'abattraient. Et quelque part dans les étages, l'une ou l'autre chambre serait ponctuellement louée.

On racontait bien des choses sur ces chambrées, notamment qu'elles étaient choisies au hasard à la première ouverture de leur porte par le locataire du moment, parmi des centaines de possibilités. Si le Chat qui Pêche ne comptait que dix-huit portes, ses expériences de nuitées étaient innombrables. Et l'on pouvait relouer vingt fois la chambre numéro quatre sans jamais dormir dans le même lit.
Cette caractéristique, le commis de l'établissement la partageait tout à fait. A l'instar de ces pièces inédites qu'il découvrait tous les jours, Merle n'allait jamais deux fois sous les mêmes traits, sous ces poutres tranquilles. Pour l'heure, il était en cuisine sous ceux de cette jeune fille d'une quinzaine d'années, aux cheveux cendrés en bataille qui tranchait avec le noir de ses éternels vêtements magiquement ajustables. Le seul jeu d'habits qu'il possédait, pour tout dire, et dont il prenait grand soin. Devant lui, s'étendaient plusieurs piles d'assiettes propres, de plats et de casseroles, vestiges des nombreux déjeuners servis au midi, dont il achevait la plonge.

Non loin, Saule Clodohald – la cuisinière – chantonnait en tirant du four une grande plaque d'amuse-bouches de sa confection, en dessous de très nombreux chapelets de piments. Comme d'habitude, elle y aurait mis trop de sel. Comme d'habitude, elle les aurait bien chargés en épices. Parce que ceci donnait soif et poussait à consommer des liquides, c'était un fait, mais également tout simplement parce que la chose était à son goût.
Par le hasard de la vie, la rondelette et vive Saule se trouvait être « la fille de son père », à savoir Amphitryon, le directeur des Services Sociaux d'Aide à l'Enfance de l'Hôtel Dieu Saint-Archambault. L'avoir retrouvée entre les murs du Chat qui Pêche comptait encore parmi les grands étonnements de la vie de Merle, dont elle n'avait jamais – jamais – relaté avoir retrouvé la trace. De ceci, il lui était reconnaissant, à elle qui était dorénavant cuisinière et serveuse, avant de retourner le soir travailler sur le roman qui la sortirait de cette auberge. Tout comme de l'attention qu'elle portait chaque jour au fait d'essayer de le faire manger. Le fait était qu'il n'y parvenait guère, même lorsqu'elle usait de la plus grande inventivité pour rendre sa cuisine goûteuse. Les métamorphoses récurrentes qui passaient sur son estomac le forçaient à vivre dans une nausée perpétuelle, qui ne semblait s'atténuer qu'au moment où une nouvelle morphie s'amorçait. Il se souvenait d'elle, qui avait vécu sur les bancs du même orphelinat que lui sans avoir pour autant été dénuée de famille. Et il n'avait pas oublié qu'elle avait déjà – à l'époque – très souvent veillé sur lui.

— Ils sont tout beauuux !, chantonna-t-elle sous ses cheveux auburn retenus en un chignon.

Et il était à parier qu'ils n'étaient pas seulement beaux, mais également très « efficaces » pour le chiffre d'affaire. Sans lui parler plus que d'habitude, Merle glissa un sourire. Et ce fut à cet instant que la porte battante s'ouvrit dans un certain fracas.

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant