Chapitre 3 - En descendant du Train Bleu

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Sous la verrière de la gare de Lyon et son inextricable forêt de métal obscurcie par le ciel du début de la nuit, la vapeur achevait de se dissiper en nappes tout autour de la carlingue brûlante du Train Bleu. En tous lieux sur le quai, entre les chariots et les bagages, une foule dense s'entassait, s'embrassait, s'enlaçait. Les parents retrouvaient leurs enfants, souvent avec joie, eux qui revenaient du Gévaudan et de l'académie magique de Pandimon le temps des vacances de printemps. On s'exclamait, on se saluait. Et parfois également, on retrouvait un voisin ou un ancien camarade lorsqu'on était passé du côté des accompagnants.

A l'autre bout de Lutèce en ce début de soirée, se jouait une scène analogue : celle qui voyait revenir d'autres élèves venus de la Loire à la gare Saint-Lazare. Car des académies, la France sorcière en possédait deux, qui ne s'appréciaient guère. Pandimon, à la fois millénaire et progressiste, s'opposait à la plus récente et huppée académie de Chenonceau, où les nouveaux riches des bons quartiers des Lumières de Lutèce et de la bourgeoisie des Provinces inscrivaient leur providentielle progéniture. Les quartiers des Ombres avaient toujours préféré la première. Antique, fondée par trois illustres sorciers médiévaux sous les affres des Persécutions, Pandimon était le vestige d'un temps où les sorciers s'étaient repliés sur eux-mêmes, pourchassés par les tribunaux d'Inquisition, laissant des orphelins qui avaient été les premiers élèves à étudier sur ses bancs. La masse de jeunes gens bruyants qui se déversait hors du train avait-elle la moindre conscience de cet héritage ? Certains, sans doute. Mais ces temps troublés étaient loin et - eux - avaient grandi dans la certitude d'être bien à l'abri.

Au milieu de ce désordre, à côté de son bagage, une jeune fille de quelques treize années scrutait la foule dans son manteau de laine sombre. Blonde, pas bien grande pour son âge, quelque peu rigide et surtout agacée. Tous ces gens qui stagnaient au lieu d'évacuer vers leur domicile lui semblaient enfreindre le bon sens, et du bon sens, Vératre Hallsdóttir en avait. Fille du Premier Ministre de la république sorcière d'Islande, elle était aussi affublée d'une mère originaire de France qui avait jugé l'instruction magique hexagonale plus recommandable qu'aucune autre. La vérité ? Ses parents avaient surtout trouvé là un moyen de « lui faire voir du pays », autrement dit de ne la voir qu'une fois l'an. Et ceux qui la connaissaient un peu devinaient assez bien pourquoi.

Tirant sur sa malle, elle pesta contre un groupe d'élèves de cinquième année qui obstruait le passage. Pour la première fois en quatre ans, elle avait décidé de ne pas passer les congés au dortoir. Pour la première fois, elle avait sollicité l'hospitalité d'un oncle et d'une tante à la capitale dont la fille revenait elle aussi par le train. Où était la cousine Lotus ? Son oncle et sa tante attendaient-ils quelque part ? Comment le savoir, au milieu de tous ces imbéciles qui auraient aussi bien pu se congratuler entre les murs de leurs salons plutôt que de lui boucher la vue ? Du pied, elle poussa sa malle contre une réserve de sel qui ne servait que l'hiver. Et sur ce geste rageur, une voix familière l'interpela dans un regain de vapeur.

— Ne t'en fais pas, lui adressa celui qui venait de s'arrêter à sa hauteur. Lutèce compte aussi des ruelles désertes.

Sa main sur la poignée de sa valise, Striknin Philthéon avait la haute stature de l'élève de dernière année qu'il était. Si son prénom prêtait parfois à rire, il était surtout le reflet du sang qu'il portait : celui de la lignée de maîtres des élixirs et des poisons qui l'avait enfanté. Son père, Arsenik, était le bienfaiteur du cabinet d'alchimie de l'académie. Et son implication à la fois flegmatique et ferme dans la discipline des dortoirs ne laissait guère de place à l'irrespect. Il connaissait la jeune Vératre : ils avaient plusieurs fois conversé. De son avis, elle avait l'esprit plus affûté que beaucoup d'élèves de sa classe d'âge et il tenait ceci en estime. Elle avait cette curiosité, ce questionnement, cette volonté de comprendre qui manquaient à la plupart de cette masse informe convergeant vers la rue du Départ. Et il avait bien compris qu'elle foulait pour la première fois le pavé de la capitale. Malgré tout, la jeune fille le fusilla du regard. S'inquiéter était une chose qui ne comptait ordinairement pas à son répertoire, en tout cas pas de façon avouée, aussi grinça-t-elle dans sa direction :

Lutetia - Cycle 1 - La Ronce et le SavonLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant